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« Bismillah » : tout le monde en parle mais ignore son sens

« Bismillah » : tout le monde en parle mais ignore son sens

2026-10-15

Écrit par Félix Barrès

« Bismillah, c'est les ténèbres. » Depuis quelques jours, la formule fleurit sur les pancartes des lycéens mobilisés. Elle viendrait de messages attribués à des policiers qui, pour infiltrer les groupes organisant des blocus, ont cru bon de parler « comme les jeunes »… en commençant par bismillah. Le réflexe en dit long : associer d'instinct la jeunesse révoltée à l'islam. Et au fond, tant mieux ! Car il rappelle aux croyants que la basmala est au cœur de leur engagement dans le monde. Encore faut-il savoir ce qu'elle signifie vraiment.

Pour expliquer le slogan, la plupart des médias ont traduit bismillah par « au nom de Dieu ». C'est la traduction la plus répandue en français, celle qu'on lit dans presque toutes les éditions du Coran. Pourtant, dans leur ouvrage Le Coran. Voilà le Livre, deux éminents traducteurs du Coran, Yahya Alawi et Javad Hadidi, expliquent qu'elle fait comprendre au lecteur français presque l'inverse de ce que dit l'arabe. Et comme toute occasion est bonne pour réfléchir au sens de la Parole de Dieu : saisissons donc celle-ci.

D'abord, c'est quoi la basmala ?

On appelle basmala la phrase بِسْمِ اللَّهِ الرَّحْمَٰنِ الرَّحِيمِ, bismillah ar-rahman ar-rahim. Elle se trouve au début de toutes les sourates du Coran, sauf une. On la retrouve aussi au milieu du texte, dans une lettre envoyée par le prophète Sulayman/Salomon (Coran 27, 30), et sous une forme courte dans l'histoire de Nouh/Noé (Coran 11, 41).

Les savants ne sont d'ailleurs pas tous d'accord sur sa place exacte. Pour certains, elle fait partie de chaque sourate ; pour d'autres, seulement de la première, la Fatiha ; pour d'autres encore, elle n'est qu'une formule d'ouverture. Yahya Alawi et Javad Hadidi suivent l'avis selon lequel elle fait partie de chaque sourate, avis défendu notamment par l'imam al-Shafi'i, par de nombreux Compagnons et par les Imams de la famille du Prophète ﷺ.

Le petit « bi » qui change tout

Le mot bismillah se décompose ainsi : bi + ism (« nom ») + Allah (« Dieu »). Tout le « problème » vient de la toute première lettre, le ba, ce petit bi- collé au début.

En arabe, ce bi- veut dire « par », « avec », « grâce à ». C'est la même idée qu'en français quand on dit qu'on écrit avec un stylo ou qu'on ouvre une porte grâce à une clé : on désigne le moyen qui permet d'agir. Les grands commentateurs du Coran sont unanimes sur ce point. Ils donnent à ce bi- le sens de « chercher de l'aide » (en arabe, isti'âna).

Il y a aussi un verbe sous-entendu, qu'on ne prononce pas mais qu'on comprend : « je commence », « je cherche de l'aide », ou bien l'action qu'on est en train de faire, comme « je lis » ou « je mange ». Le Coran lui-même montre ce fonctionnement, dès le tout premier verset révélé au Prophète ﷺ :

اقْرَأْ بِاسْمِ رَبِّكَ الَّذِي خَلَقَ

Iqra' bi-smi rabbika-lladhî khalaq

« Lis, par le nom de ton Seigneur qui a créé » (Coran 96, 1)

On y retrouve le même petit bi- que dans la basmala : bi-smi rabbika, « par le nom de ton Seigneur ». Ici, le verbe est bien exprimé : c'est « lis ». Le nom de Dieu est ce par quoi la lecture devient possible.

Concrètement, dire bismillah, c'est donc dire : « je fais ceci grâce au nom de Dieu, avec son aide ».

Ce que « au nom de » veut dire en français

Ouvrons maintenant un dictionnaire français. Les auteurs ont consulté Le Littré et Le Robert : l'expression « au nom de » y a deux sens principaux, et aucun ne correspond à l'arabe.

• Agir à la place de quelqu'un. Quand un ambassadeur parle « au nom du roi », il parle de la part du roi, comme son représentant.

• Agir en vertu de quelque chose. Quand un policier dit « au nom de la loi ! », ou qu'on demande un service « au nom de notre amitié », on invoque une autorité ou une valeur pour justifier ce qu'on fait.

Dans les deux cas, on est loin de l'idée de chercher de l'aide.

Le grand malentendu

Le résultat, c'est un vrai quiproquo. En français, quand on entend « au nom de Dieu », on comprend spontanément que la personne parle ou agit de la part de Dieu, comme si elle était son représentant. Or ce n'est pas du tout ce que veut dire le musulman qui prononce la formule. Lui demande simplement que Dieu bénisse ce qu'il entreprend : il commence son action grâce au nom de Dieu, avec son aide.

On pourrait objecter qu'au début des sourates le Coran parle bien « de la part de Dieu », puisque c'est Sa parole. Mais aucun commentateur n'a jamais compris la formule de cette façon. Et si l'arabe d'aujourd'hui emploie parfois bi-ism au sens de « de la part de » (par exemple « au nom du président de la République »), cet usage est récent : on ne le trouve ni dans l'arabe ancien ni dans les dictionnaires classiques.

La preuve par l'arche de Noé

L'exemple le plus parlant vient du Coran lui-même. Quand Nouh/Noé fait monter les siens dans l'arche, juste avant le Déluge, il leur dit :

وَقَالَ ارْكَبُوا فِيهَا بِسْمِ اللَّهِ مَجْرَاهَا وَمُرْسَاهَا ۚ إِنَّ رَبِّي لَغَفُورٌ رَّحِيمٌ

Wa qâla rkabû fîhâ, bismillâhi majrâhâ wa mursâhâ, inna rabbî la-ghafûrun rahîm

« Et il dit : Montez-y ! Que sa course et son mouillage se fassent grâce au nom de Dieu. Mon Seigneur est, certes, Très-Pardonnant et Très-Miséricordieux. » (Coran 11, 41)

Faut-il comprendre que l'arche navigue « de la part de Dieu », comme son représentant ? Évidemment pas. Elle avance grâce à Dieu, avec son aide.

Autre exemple : il existe une formule, bismillah wa billah, où le même bi- revient deux fois, devant « le nom de Dieu » puis devant « Dieu ». Essayez de traduire avec « au nom de » : cela ne fonctionne pas. Avec « grâce à », en revanche, tout devient clair : « grâce au nom de Dieu et grâce à Dieu ».

D'où vient cette traduction ?

Si « au nom de Dieu » est si mal adapté, pourquoi s'est-il imposé ? Selon les auteurs, les premiers traducteurs européens du Coran ont tout simplement repris une formule qu'ils connaissaient bien : « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ».

Dans le christianisme, cette formule a un sens précis. Le prêtre agit comme représentant du Christ : c'est « au nom de Dieu », c'est-à-dire de Sa part, qu'il baptise, marie ou pardonne les péchés. Mais cette idée n'existe pas en islam. Aucun musulman ne peut prétendre agir à la place de Dieu, pour quoi que ce soit. C'est justement pour cela que personne, chez les commentateurs musulmans, n'a jamais lu la basmala de cette manière : l'idée ne leur venait tout simplement pas à l'esprit.

Deux attitudes opposées

Les auteurs vont encore plus loin : les deux formules ne sont pas seulement différentes, elles expriment deux attitudes opposées.

Dire « au nom de Dieu », au sens français, c'est se présenter comme son représentant. C'est à la fois très prétentieux et bien pratique : si j'agis de la part de Dieu, ce n'est plus vraiment moi qui suis responsable de ce que je fais.

Dire bismillah, c'est l'inverse. C'est reconnaître humblement qu'on ne peut rien faire sans l'aide de Dieu, et que nos forces, nos talents et nos moyens viennent de Lui. Mais c'est aussi se rappeler qu'on devra rendre compte de la manière dont on les a utilisés. Loin de se décharger de sa responsabilité, on l'assume pleinement.

Pourquoi « grâce à » ?

Restait à trouver la bonne formule en français. Plusieurs solutions ont été essayées avant eux :

• « Par le nom de Dieu ». C'est assez fidèle, et le traducteur Muhammad Hamidullah y avait pensé. Il y a renoncé parce qu'on risque de l'entendre comme un serment (« je le jure par le nom de Dieu »). Les auteurs remarquent que le bi- arabe peut lui aussi servir à jurer, mais reconnaissent qu'un lecteur français y pensera tout de suite.

• « De par le nom de Dieu ». C'est le choix de Hamza Boubakeur. Mais selon Le Robert, « de par » veut justement dire « de la part de » : on retombe dans le même problème.

• « Avec l'aide du nom de Dieu ». C'est juste, mais un peu long.

Les auteurs ont finalement retenu « grâce à », une idée qu'ils doivent à Ahmad Rida Alawi. C'est court, naturel, et cela exprime parfaitement l'idée de chercher l'aide de Dieu. Leur traduction du Coran s'ouvre donc ainsi : « Grâce au Nom de Dieu… »

Chaque lettre compte

Au fond, la leçon dépasse largement une question de vocabulaire, et même l'actualité qui nous a donné l'occasion d'en parler. Une formule peut être répétée des milliers de fois, par des millions de personnes, sans qu'on s'arrête jamais sur ce qu'elle dit vraiment. Le travail de Yahya Alawi et Javad Hadidi rappelle qu'une traduction consacrée n'est pas forcément une traduction juste.

Et surtout, il rappelle que lorsqu'il s'agit du Coran, Parole de Dieu, rien n'est anodin : même la plus petite lettre mérite qu'on prenne le temps d'en chercher le sens. La prochaine fois que vous direz bismillah, pensez à ce petit bi- : vous ne prétendez pas agir à la place de Dieu, vous Lui demandez Son aide.

Félix Barrès

Pour aller plus loin : un livre à découvrir

Cet article ne donne qu'un aperçu de Le Coran. Voilà le Livre, un ouvrage d'une richesse rare : près de trois cents pages d'études y justifient, verset par verset, chaque choix de traduction des deux premières sourates. Ses auteurs, Yahya Alawi (Christian Bonaud, 1957-2019) et l'universitaire iranien Javad Hadidi (1932 – 2002), n'ont malheureusement pas pu aller au-delà de ce premier tome. Un livre à lire pour qui veut approcher le Coran de plus près.

Référence : Yaḥyā ʿAlawī et Javād Ḥadīdī, Le Coran. Voilà le Livre, t. I, Qom, Centre pour la traduction du Saint Coran, 2000 ; rééd. Albouraq, 2003.


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