
2026-10-05
Écrit par Rédaction
Une immense voix de la littérature africaine s’est éteinte. De son éducation coranique dans le Fouta à ses études en France, Cheikh Hamidou Kane n’a cessé d’interroger une question devenue universelle : comment acquérir les savoirs de l’Occident sans perdre sa foi, son identité et sa culture ? Son décès a suscité de nombreux hommages au Sénégal, où son œuvre appartient désormais au patrimoine national. De l'école coranique à « L'Aventure ambiguë » Né le 2 avril 1928 à Matam, dans la vallée du fleuve Sénégal, Cheikh Hamidou Kane grandit dans un environnement peul et profondément musulman. Cette culture du Fouta et cette formation religieuse constituent l’une des matrices essentielles de son œuvre. Son parcours inspirera largement celui de Samba Diallo, le personnage principal de L’Aventure ambiguë. Élevé dans la tradition coranique des Diallobé, celui-ci est ensuite envoyé à « l’école des Blancs », avant de poursuivre des études de philosophie en France. Publié en 1961, mais commencé dès 1952, le roman devient rapidement un classique de la littérature africaine. Il sera traduit dans plus d’une quarantaine de langues et enseigné dans de nombreux lycées et universités à travers le monde. Dès 1962, L’Aventure ambiguë reçoit le Grand Prix littéraire d’Afrique noire. Au-delà de la confrontation entre colonisation et identité africaine, le roman est traversé par une profonde interrogation spirituelle : que devient l’homme lorsqu’il acquiert la puissance matérielle et scientifique mais perd le sens de Dieu ? Dans un entretien accordé au Monde en 2018, l'auteur expliquait que ses études philosophiques en France avaient elles-mêmes nourri sa foi. Il indiquait également avoir refusé le marxisme durant sa jeunesse militante parce qu’il le jugeait incompatible avec ses convictions religieuses. Après L’Aventure ambiguë, Kane publie en 1995 Les Gardiens du temple, conçu comme un prolongement de sa réflexion. Cette fois, l’un de ses personnages parvient à associer une solide éducation musulmane aux connaissances scientifiques et techniques acquises à l’école occidentale. Un écrivain profondément enracinée Les deux ouvrages majeurs de Cheikh Hamidou Kane auront suffi à lui assurer une place centrale dans l’histoire intellectuelle africaine. Son œuvre est profondément enracinée dans les réalités du Fouta-Toro, de sa spiritualité et de ses traditions. Le pays fictif des Diallobé de L’Aventure ambiguë rappelle ainsi directement cette région du nord du Sénégal dont Kane était originaire. Son parcours fut également celui d’un serviteur de l’État. Après l’indépendance, il devient notamment gouverneur de Thiès, puis exerce plusieurs responsabilités gouvernementales, dont celles de ministre du Plan et de la Coopération et de ministre du Développement industriel et de l’Artisanat. Il occupa aussi des responsabilités internationales. La reconnaissance du Sénégal envers son écrivain s’était manifestée de façon particulièrement forte ces dernières années. En 2023, l’État lui a décerné le Grand Prix du chef de l’État pour les lettres, accompagné d’une récompense de 20 millions de francs CFA. La même année, l’ancienne Université virtuelle du Sénégal a officiellement pris le nom d’Université numérique Cheikh Hamidou Kane. Après son décès, des responsables culturels de Matam ont déjà proposé la création d’une Maison-mémoire Cheikh Hamidou Kane, d’un prix L’Aventure ambiguë destiné aux lycéens du Fouta et d’un colloque annuel consacré à sa pensée. « Son œuvre appartient désormais au patrimoine de toute l’Afrique » L’annonce de sa disparition a provoqué une importante vague d’hommages au Sénégal. Le président Bassirou Diomaye Faye a salué un homme qui, avec L’Aventure ambiguë, avait donné à plusieurs générations d’Africains les mots pour réfléchir à une question toujours actuelle : « s’ouvrir au savoir du monde sans rien perdre de ce que nous sommes ». Le chef de l’État a estimé que son œuvre appartenait désormais « au patrimoine de notre nation et de toute l’Afrique ». La ministre déléguée à la Culture, Mame Coumba Diop, a de son côté rendu hommage à un homme de « conviction », de « rigueur » et d’« humilité », soulignant que son œuvre avait porté bien au-delà du Sénégal une réflexion sur « l’identité, la culture, la transmission et le devenir de l’Afrique ». Plusieurs ministres, intellectuels et responsables religieux ont également assisté à la levée du corps organisée dimanche à l’hôpital de Fann. Cheikh Hamidou Kane a été inhumé dimanche 4 octobre au cimetière musulman de Yoff, à Dakar, en présence de sa famille, de responsables politiques et religieux et de nombreuses personnalités.L’écrivain sénégalais Cheikh Hamidou Kane, auteur du célèbre roman L’Aventure ambiguë, est décédé samedi 3 octobre 2026 au soir à Dakar, à l’âge de 98 ans. Figure majeure des lettres africaines, ancien ministre et haut fonctionnaire, il laisse une œuvre profondément inspirée par sa foi musulmane, la culture sénégalaise et la rencontre souvent ambilvalente entre l’Afrique et l’Occident.