
2026-09-20
Écrit par Fouad Bahri
Le débat qui a opposé, cet été, des militants antiracistes a révélé quelques fractures idéologiques entre le QG décolonial et des acteurs davantage engagés dans une perspective islamique. Des lignes de fracture qui, jusqu'à présent n'ont pas été clarifiées à leur juste mesure. Dans un texte à lire sur Mizane.info, l'écrivain et essayiste Fouad Bahri nous en dévoile les principaux contours. « To be or not to be, that is the question », Hamlet (Shakespeare). Le texte de Houria Bouteldja intitulé « Oser vaincre, oser lutter (et pas l’inverse) – Les leçons stratégiques de la non-affaire Barbara Butch » publié le 6 août dernier sur le site du QG Décolonial n'a pas été du goût de tout le monde, c'est le moins que l'on puisse dire. Dans ce texte, l'ex-militante du Parti des Indigènes de la République et actuelle leader du transfuge QG Décolonial et de sa chaîne Parole d'Honneur expliquait, entre autres, que la demande d'abrogation de la loi de 2004 interdisant le voile à l'école « laïque » n'était pas une priorité et suggérait que la pétition lancée à ce propos par l'UDMF, était une erreur stratégique. Pourquoi ? Parce qu'il faut faire barrage derrière LFI sans conditions, la menace fasciste d'une victoire du RN justifiant ce sacrifice tactique. La seule condition pour y parvenir était de convaincre les indécis et abstentionnistes « blancs » ces derniers n'appréciant guère, au demeurant, ce type de réclamation musulmane. Par ailleurs, il sera toujours temps, selon elle, de faire abroger cette loi raciste, mère de toutes les lois islamophobes. Houria Bouteldja pose la question : l'abrogation de la loi du 15 mars 2004 « est-elle la priorité du court terme ? Non, parce que nous, Musulmans, vivons sous le régime de cette loi depuis 20 ans. Nous avons le cuir épais. Une demande d’abrogation cette année ou l’année prochaine, ne changera pas fondamentalement notre quotidien. Non, parce qu’elle n’est pas à l’ordre du jour de l’agenda des organisations musulmanes représentatives ou des mosquées dans leur ensemble. Rares sont celles qui la combattent frontalement. On peinerait à organiser aujourd’hui une manifestation de masse sur la question. La raison en est que la communauté musulmane est résignée et qu’elle s’est fait, à tort, une raison. C’est ainsi qu’elle contourne la loi soit en inscrivant ses enfants dans des écoles catholiques, soit en soutenant la création d’écoles musulmanes. Sinon, la plupart des jeunes filles se soumettent à la loi. Pour le dire autrement, le suffrage des Musulmans dans leur ensemble ne sera pas conditionné par la promesse de l’abrogation de la loi. Ils sont déjà heureux d’avoir une offre politique islam friendly. » 1 Cette prise de position avait soulevé cet été la colère et l'indignation de certains cadres et militants associatifs, politique et antiraciste, qui reprochaient à Bouteldja sa critique du boycott du concert de Barbara Butch, sa volonté de « blanchir » LFI de sa posture « pro-Arabes », son alignement inconditionnel à la nouvelle gauche « soc-dém » Lfiste, le mépris enfin de son langage pour qualifier les musulmans, groupe « résigné », qui devrait déjà être heureux « d’avoir une offre politique islam friendly » et se devrait de renoncer temporairement à la demande d'abroger la loi de 2004. Dans « Lutter aujourd'hui, c'est s'entraîner à vaincre demain » Bader Lejmi écrivait par exemple ceci : « Le mythe d'une résignation de la communauté musulmane n'est-il pas un énième avatar de ce défaitisme ontologique érigé en prophétie auto-réalisatrice : ne vous mobilisez pas car de toute façon vous ne vous mobilisez pas ? Le CCIF dissous a perduré en Belgique. Ce qui était une association de défense est devenu un outil de résistance juridique, plus disruptif sous sa forme réprimée que sous sa forme tolérée. Mosquée, associations font désormais appel à des avocats militants pour assurer leur défense et gagner devant les tribunaux. » (…) « Le message reçu ne sera pas « ils savent se tenir », mais « ils ont renoncé ». Un renoncement qui entérine la domination. Et quand le fascisme sera là, toute divergence sentira la trahison. L'auto-censure s'installera d'elle-même, sans même qu'on ait besoin de nous l'imposer. Bref, la tactique d'étape de « suspendre la mobilisation » hypothèque la possibilité future de résister. » Nagib Arezgui de l’Union des démocrates musulmans français, expliquait quant à lui qu' « avant de nous demander quel candidat permettra de sauver la gauche en 2027, demandons-nous plutôt : qui défendra réellement nos libertés ? Avant de nous expliquer, une fois encore, qu’il faudra « faire barrage », demandons : « Qui fera barrage aux politiques que nous dénonçons depuis plus de vingt ans ? Et avant de réclamer une nouvelle fois nos bulletins de vote, que les candidats commencent d’abord par répondre précisément à nos revendications. Oui, nous avons la peau dure. Oui, nous avons été patients. Et cette patience a trop souvent été confondue avec un manque d’intérêt de nos revendications et comme d’une disponibilité électorale permanente ».2 Au-delà de ces critiques politiques ou stratégiques, d'autres considérations sont en jeu dans ce débat. Des considérations qui relève du fond idéologique porté par le QG décolonial et de certaines de ses positions politiques ou éditoriales qui en ont découlent et qui se distinguent, à certains égards, de l’univers de référence islamique 3. Qu'est-ce que le décolonialisme ? Les principaux cadres du QGD (NDA : QG Décolonial) se définissent comme décoloniaux ou aussi marxistes décoloniaux. Le décolonialisme 4 est un courant de pensée né en Amérique latine. Il défend l'idée que l'Occident a maintenu des rapports de domination néocolonial sur le plan politique, économique et culturel avec ses anciennes colonies, rapports inscrits dans une histoire pluriséculaire. Le marxisme est suffisamment connu pour que nous n'ayons pas à le définir. Nous en aborderons néanmoins quelques points dans cette critique des rapports entre décolonialisme marxiste et islam, qui est le vrai sujet de fond de cette réflexion. Le décolonialisme fonde sa grille de lecture sur le concept de colonialité. La colonialité réfère à la permanence historique de catégories de domination multiples nées de la colonisation et se perpétuant jusqu'à présent dans les pratiques politiques, économiques et culturelles occidentales déterminant elles-mêmes la relation structurelle Nord/Sud global. Les concepts de race ou de pluriversalité viendront également compléter la colonialité dans cette brève présentation du décolonialisme. Pour les décoloniaux, la race est une invention occidentale né au moment de la (re)découverte, qui n'en était pas une, du Nouveau monde, qui n'en était pas un. La hiérarchie raciale surgie de l'epistémé occidentale a servi de base à sa politique coloniale, ainsi qu'aux bouleversement politiques, économiques et socio-culturels imposées aux sociétés colonisées. Tous ces développements historiques (découverte de l’Amérique, esclavage, colonisation) s'inscrivent dans la modernité occidentale que les décoloniaux définissent comme le produit direct du développement du capitalisme qui a lui-même mené à l'impérialisme, la spoliation des ressources du Sud, la destruction ou le remodelage des formes sociales autochtones, la traite négrière, la colonisation, etc. La pluriversalité est la réponse décoloniale apportée à la critique de l'universalisme occidental. La notion d'universel étant elle-même décolonialement définie comme la volonté occidentale d'extrapoler et d'imposer au monde entier des catégories issues de l'ethnocentrisme européen sur la base d'une hiérarchie mondiales établie des cultures, la pluriversalité établit l’égalité radicale fondée sur la différence des cultures qui doivent débattre chacune selon son modèle historique et civilisationnel. Cette présentation du cadre conceptuel décolonial sera, pour le moment, suffisante pour notre exposé. De la fissure à la fracture Longtemps, la centralité convergente des débats autour des questions de racisme, d'islamophobie, de la question palestinienne ou de l'impérialisme yankee a occulté des fractures plus fondamentales entre la ligne décoloniale et la Weltanschauung islamique portée par des acteurs musulmans. La contestation critique que nous évoquions, en ouverture, n'aura soulevé qu'un petit coin du voile. L'essentiel des enjeux qui se dessinent dans cette discussion sont largement ignorés des débats militants, ce qui ne signifient pas que ses acteurs n'en aient pas conscience. L'absence de culture du débat chez les militants et leur binarisme expliquent en partie cette déficience réflexive. Tout l'enjeu de cette critique intellectuelle sera de révéler la portée de ce type de fracture et ses conséquences pour la théorie et la praxis des acteurs engagés. Si débat il doit y avoir, ce dernier devra se faire sur des bases claires. C’est ce que nous proposons d’établir dans cette discussion comparative entre les paradigmes décolonial et islamique. Le marxisme décolonial repose sur une critique radicale du capitalisme que lui apporte le marxisme en complétant son dispositif d'une analyse raciale des rapports de domination spécifique à la colonialité que nous avons brièvement présenté. La méthode et la grille de lecture marxistes sont matérialistes. Le matérialisme dont il est question n'est pas seulement un matérialisme théorique ou abstrait mais un matérialisme réel. Marx prône le dépassement du matérialisme abstrait d'un Feuerbach pour établir le matérialisme historique et la dialectique qu'il impose. Le marxisme est opposé à toute forme d'idéalisme. L'idéalisme n'a pour lui aucune espèce d'autonomie. Tout est le produit des rapports sociaux et de la production économique et l'idéologie n'est que le reflet de son temps. Les rapports de production et les relations qu'ils imposent sont toujours premiers, les idées, les normes et les institutions sont secondes. N'ayant pas d'autonomie propre ou d'antécédence par rapport aux rapports sociaux, l'idéologie relève, à bien des égards, de l'illusoire, à l'image des religions. La religion, paradigme par excellence de l'aliénation, est l'opium du peuple, née de la « misère » des travailleurs et instrumentalisée par la bourgeoisie. Il s'agit donc de se libérer résolument de cette aliénation sociale, de s'en libérer théoriquement, en la critiquant pour ce qu'elle est, mais surtout de s'en libérer pratiquement, en abolissant les rapports de production capitaliste. La religion a toujours constitué un ennemi idéologique pour les grandes figures du marxisme (Marx, Engels, Lénine), une imposture à éliminer, une cible à abattre. « La critique de la religion est la condition première de toute critique. » 5 « Le véritable bonheur du peuple exige que la religion soit supprimée en tant que bonheur illusoire du peuple ». 6 « Ce qui prouve jusqu'à l'évidence le radicalisme de la théorie allemande, donc son énergie pratique, c'est qu'elle prend comme point de départ la suppression absolument positive de la religion. La critique de la religion aboutit à cette doctrine, que l'homme est, pour l'homme, l'être suprême. » 7 « De même que l'athéisme, suppression de Dieu, est le devenir de l'humanisme théorique, le communisme, abolition de la propriété privée, est la revendication de la vie réelle de l'homme comme sa propriété, le devenir de l'humanisme pratique ; en d'autres termes, l'athéisme est l'humanisme ramené à lui-même par le moyen terme de la suppression de la religion, le communisme est l'humanisme ramené à lui-même par celui de l'abolition de la propriété privée ». 8 « À nos yeux, la religion disparaîtra à mesure que le socialisme se renforcera ». 9 « La conception qui régna depuis les libres penseurs du moyen âge jusqu’aux philosophes des Lumières du XVIIIe siècle inclus, et qui faisait de toutes les religions, et donc du christianisme également, l’œuvre d’imposteurs, était suffisante depuis que Hegel avait fixé pour tâche à la philosophie de montrer que l’histoire universelle obéissait à une évolution rationnelle ». 10 Les religions « ne peuvent se passer, dès leur fondation, de l’imposture et de la falsification de l’histoire ». 11 « Nous devons combattre la religion, c’est l’abc de tout le matérialisme, et, partant, du marxisme ».12 « Notre attaque contre la religion est-elle légitime ou illégitime ? Elle est légitime. A-t-elle mené à quelques résultats ? Elle l’a fait. Qui a-t-elle attiré à nous ? Ceux qui par des expériences antérieures avaient été préparés à se délivrer complètement des préjugés religieux ». 13 Ces passages non exhaustifs prouvent d'ores et déjà l'incompatibilité radicale d'une grille de lecture authentiquement marxiste et d'une weltanschauung islamique. Fondamentale, cette première fracture est irrésolvable et inconciliable avec une approche islamique théocentrée par nature. Pour éviter tout malentendu, précisons que le marxisme implique une philosophie de l'histoire (matérialisme historique), une politique (révolution, passage au socialisme puis au communisme) et une analyse critique de l'économie capitaliste. Quoi que faux dans ses postulats matérialistes, le marxisme reste un système cohérent. Souscrire sélectivement aux analyses critiques de Marx sur le fonctionnement technique du capitalisme n'implique, cependant, en aucune manière d'adhérer à la vision du matérialisme historique dans ses différentes variantes (lutte de classes comme moteur de l'histoire, contradictions internes du capitalisme menant au communisme, etc). Le marxisme décolonial, lui, ne se contente pas d'une simple critique technique du capitalisme qui, au demeurant dans son discours, reste souvent théoriquement périphérique. La lutte de classes est occultée par la lutte des races ou dit autrement « la classe, c’est la race » 14. Le marxisme décolonial se revendique bien d'une approche matérialiste. Il charrie les concepts et les usages du communisme auquel il appelle explicitement (« Pour un communisme décolonial »). Il débat et ouvre des convergences profondes avec certaines figures du communisme contemporain (Bernard Friot, Frédéric Lordon). Il reprend la grille de lecture du marxisme qu'il complète avec l'analyse raciale du capitalisme et de l'impérialisme. Aussi, les formulations purement rhétoriques d'un « nous musulmans » 15 ne doivent, dans ce contexte, tromper personne. Le concept de « musulmans » n'est pas structurant chez le QGD. Il est remplacé par celui d'indigènes. Or, les musulmans ne se définissent pas comme des indigènes. Ils sont musulmans. Leur identité est spirituelle, c’est-à-dire ontologique. Elle se nourrit d'une matrice métaphysique, Dieu, qui n’est pas d'abord théorique mais Réelle, Vivante. Du point de vue islamique, Dieu est la Réalité suprême en dehors de laquelle il n'est pas d'autre réalité. Il n'est pas seulement la Transcendance unique mais aussi l'Immanence sur le plan attributif. Toute création, opération, matérialisation humaine n'est que l'expression d'une fonction attributive divine (la puissance, la beauté, la vérité, la justice, l'ordre, la finalité, etc). La contingence n'ayant pas d'autonomie ontologique, elle dérive métaphysiquement parlant de la Nécessité absolue (Dieu). Ce point est essentiel et il fonde la cohérence de la vision islamique du monde. Cette vision est universelle car elle émane de l'Un et concerne l'humanité entière, sans distinction de classe, de race ou de sexe. Les musulmans ne sont, en aucune manière, pluriversalistes car ils sont universalistes, quoique leur universel soit différent de l'universel occidental, sous le même rapport que le vrai diffère du faux étant entendu que par définition il n'y a et ne peut y avoir qu'un seul universel. L'étymologie même du mot universel, tirée de « univers » signifie se tourner vers l'Un. L'universel est une conversion, une orientation ontologique fondamentale vers l'Un. Cet universel s'appuie sur une négation préliminaire de tout autre fondement que l'Un (tawhid), la ilaha il Allah. L'attestation de foi n'est pas une vague formule rituelle de conversion comme certains musulmans inconscients de ses enjeux métaphysiques le pensent parfois. Le retour à l'Un est radical et inconciliable avec tout autre fondement, a fortiori un fondement matérialiste. Cette conversion radicale, les primo musulmans l'avaient saisi lorsqu'ils proclamaient en pleine bataille ou au cœur de la répression, ces mots : « احد احد» (Un, unique). Dans cette perspective, l'adhésion foncière au marxisme relève bien d'une conversion idéologique à ce qui a été présenté par de nombreuses figures de la pensée européenne comme une « religion politique » ou séculière (Voegelin, Russel, Aron, Steiner, etc) avec ses propres dogmes (le matérialisme historique), son eschatologie (la Révolution comme jugement dernier prolétaire) et la promesse d'un Eden terrestre (la société d'abondance communiste). Il apparaît clairement que sous ce rapport les paradigmes islamique et marxiste sont incompatibles. L'un nie et annule l'autre. « A vous votre religion et à moi la mienne » 16. La désislamisation des décoloniaux (qu'ils reconnaissent eux-mêmes) peut expliquer, en partie, cette appétence marquée pour le marxisme comme une « religion politique » qui triomphera du capitalisme, produira un monde égalitaire et mettra fin à la pauvreté. Cette position ignore par exemple que la justice sociale est aussi ancrée dans le paradigme islamique et qu’elle est ancrée en pratique. La zakat, droit du pauvre, la sadaqa, don méritoire, le waqf, institution pérenne finançant des écoles, des hôpitaux, des entreprises d’utilité publique ou sociale, l’interdiction de l’usure coupant à la racine et en principe toute forme de capitalisme financier, tous ces instruments sont des outils et des pratiques qui ont fait leur preuve en matière de lutte contre la pauvreté, et pour le développement social, culturel, etc. Les musulmans disposent bien d’un patrimoine exceptionnel en la matière qui pourrait servir de laboratoire social d'idées et de pratiques mais ils ne l’exploitent pas, faute de connaissance, d’organisation sociale ou d’environnement politique ou institutionnel adaptés. Pour conclure ce point, nous pouvons dire que les tentatives de lecture révisionniste et concordataires islamo-marxiste 17 observées çà et là sur le mode « on a mal compris la phrase sur l’opium du peuple », « Lénine est le premier islamo-gauchiste » relèvent, soit d'une méconnaissance profonde du marxisme, soit d'une instrumentalisation consciente des références nécessaire à la mobilisation d'une base musulmane résolument attachée à l'islam et réfractaire par principe à toute idéologie athée ou matérialiste. La figure de Sultan Galiev, prétendu communiste musulman, souvent invoquée à titre de convergence entre islam et communisme témoigne de cette imposture. Galiev était communiste, athée et considérait que l'islam « comme toutes les autres religions du monde, était condamné à disparaître. 18 » Le racialo-centrisme de la vision décoloniale Le concept de race est central dans la vision décoloniale, à tel point que même la question musulmane est perçue et identifiée comme l'expression d'une racialisation. Au fond, derrière le rejet de la musulmane voilée se cacherait la détestation de l'Arabe. L'islam est réduit à une forme raciale comme une autre. En sociologie, la racialisation désigne une construction sociale définissant une catégorie particulière selon une essence indépassable, le plus souvent négative. Ce phénomène est une réalité et, en France, c'est une réalité opérante et importante. La question n'est pas de savoir si la racialisation existe ou pas. La question est de déterminer sa juste place et celle de tous les autres aspects qui déterminent le rejet politique, social, et symbolique de l'islam en France. D'autres facteurs, tels que la perspective métaphysique, éthique, sociale et sapientiale de l'islam, entrés en collision direct avec la modernité, le libéralisme culturel ou financier, sont passés sous silence. La race, toujours, rien que la race. Mais alors, que ferons-nous des Chantal, Delphine ou Maria converties à l'islam, portant le voile ou non ? Des Fabrice, Félix ou Marc, barbus ou imberbes ? La question des convertis démontre que la problématique de la racialisation est plus complexe et que derrière toute « voilée » ou tout « barbu », on ne trouvera pas nécessairement un Arabe. Certes, on pourra nous opposer le fait que les femmes françaises converties à l'islam sont également « racisées » si elles portent le voile, et intégrées ipso facto au stigmate qui frappe l’appartenance à la communauté musulmane, réelle ou supposée. La racialisation étant une construction sociale qui s'impose de l'extérieur aux acteurs qu'elle vise, et ce, indépendamment de la manière dont ils se définissent. Oui. Mais le problème est la disproportion prise par cette question, l'extrême centralité du racisme et la manière dont toutes les autres questions perdent leur autonomie et sont systématiquement redéfinies par le biais de la race. Dans ce contexte, vouloir circonscrire strictement le discours et la pensée des acteurs en général et des acteurs musulmans en particulier à cette question raciale en dehors de toutes autres problématiques ne relèvent plus d'un constat descriptif du racisme dans la société française. Du fait de l'omniprésence de son emploi et de la structuration cognitive que cette omniprésence produit sur les esprits, cette question raciale redéfinit tous les autres champs selon sa perspective réductrice, et passe donc d'un registre descriptif à un registre normatif. Désormais, l'emploi des termes blancs, non-blancs, racisés, indigènes ou barbares ont remplacé les termes d'Algériens, Marocains, Français, binationaux, musulmans, etc. Par la racialisation du langage, ces termes créent une forme d’identité sociale ghettoïsée qui voile, occulte, réduit et déforme la nature réelle des êtres. Pour les décoloniaux, la société française étant elle-même racialisée, le langage qui en est le reflet, ne peut à son tour que l'être. La réalité est plus complexe. Les êtres humains ne se définissent pas nécessairement par ce que la société dit d’eux ou par la manière dont elle les considère. Ils s’efforcent, autant que possible, de se définir par eux-mêmes et d’assumer leur responsabilité, leur héritage, leur histoire, et surtout, leur métahistoire. L’identité assumée est la première des autonomies. Depuis des décennies maintenant, les musulmans pratiquants sont rejetés et socialement disqualifiés dans tout un ensemble de secteurs de la société française pour leur visibilité religieuse et ce qu’elle représente. A aucun moment, pourtant, ils n’ont capitulé comme le sous-entend l’édito du QGD. Ils n’ont pas renoncé à leur pratique religieuse, n’ont pas abandonné le voile, ni leur éthique sociale. Ils sont demeurés fidèles à ce qu’ils sont, en dépit du coût social exorbitant de cette fidélité. Ils ne se sont jamais définis par la perception négative de la société ou de l’Etat, et par les discriminations vécues, mais par leur identité spirituelle. Ils ne se définissent pas par les termes « bougnoules », « négros », « non Blancs », « racisés », « indigènes ». Ils se définissent comme musulmans, et aussi, comme Algériens, Marocains, Français, binationaux, etc. En outre, ajoutons que l'approche décoloniale ne permet pas la résolution de la question du racisme car elle est strictement horizontale. Sa stratégie ne peut mener qu'à une exacerbation réciproque des positions identitaires « blanches » et « non blanches » sans aucune possibilité de synthèse résolutive car la synthèse suppose un dépassement vertical. Dire en permanence à un public « blanc » que la société « blanche » est structurellement raciste et que les « blancs » jouiraient d'un privilège ne peut pas élever le niveau de conscience de la société au-delà d’un certain seuil. A contrario, cette stratégie renforce les positions en présence, sans présentation d'un topos commun dans lequel se projeter. Ce discours entièrement focalisé sur la race n'est plus politique mais psycho-moral car il ne produit aucun effet politique bénéfique, si ce n'est des effets contre-productifs. Il renforce par exemple la polarisation extrême droite-gauche de rupture, et cette polarisation, étant donné la sociologie électorale en France, profite systématiquement à l'extrême droite ou la droite extrême. Stratégie perdante. La vision islamique propose d'autres solutions. L'expérience historique cumulée d'un millénaire et demi de ses nombreuses civilisations, avec leurs côtés lumineux et obscurs, permet d'offrir une approche plus complexe, davantage équilibrée et une résolution relative des questions raciales au nom d'un paradigme horizontalement égalitaire (et non égalitariste) ancré dans une verticalité unitaire. Il ne s'agit pas de dire que dans les sociétés musulmanes, il n'existe pas de racisme. Il s'agit de dire que l'islam prohibe totalement toute forme de hiérarchie raciale. « Toute l'humanité descend d'Adam et Ève. Un Arabe n'est point supérieur à un non-Arabe, et un non-Arabe n'est point supérieur à un Arabe ; et les Blancs ne sont point supérieurs aux Noirs, de même que les Noirs ne sont point supérieurs aux Blancs, si ce n'est par la piété et les bonnes actions.19 » Ces paroles sont celles du Prophète de l'islam dans son dernier sermon. Elles font office de testament. Elles fournissent donc à l'islam une base doctrinale et sociale solide à l'expurgation de toute inégalité raciale. L'islam a des choses à enseigner à l'Occident sur la gestion de la question raciale et son dépassement, à condition de ne pas en instrumentaliser les tenants et les aboutissants. Ce fut le message de Malcolm X tenu à son retour du pèlerinage à La Mecque. Ce pèlerinage a provoqué une conversion de la vision politique de Malcolm X, comme il s'en est brièvement expliqué dans sa biographie 20. Le pèlerinage est ce moment où tous les peuples du monde communient comme une seule humanité dans l'adoration de Dieu, vêtus d'une simple étoffe blanche, signe de l'humilité profonde de leur condition. Chaque vendredi, des musulmans, blancs, noirs, arabes, renouvellent à une échelle locale cette expérience de la communion humaine en priant côte à côte, échangeant parfois même un repas (ikrams, sadaqas) généreusement offert par des mères toujours engagées. Cette expérience et cette pratique de l'universalité de l'islam où l'imam peut être sénégalais, malien, comorien, algérien, marocain, turc ou français forge un esprit, une praxis et une mentalité cohérente de l'homo islamicus car cette praxis plonge dans les racines communes et le devenir unique qui les rassemblera tous. Cette perspective musulmane n’est pas celle des décoloniaux car, intellectuellement et métapolitiquement, ils ne sont pas musulmans et ne se revendiquent pas comme tels. Leurs références ne sont pas tant Bennabi, Shariati ou Malik Shabbaz (Malcolm X) que Marx, Fanon, Mao, Gramsci, etc. Décolonialisme et libéralisme culturel : la convergence des luttes L’antiracisme est la profession de foi des décoloniaux et cette profession de foi inclue l’homophobie. La question des LGBTIQ+ et des identités sexuelles a été traitée à de nombreuses reprises par PDH (« Football et homophobie », « Les sexualités barbares contre l’empire », etc), par la chaîne de Wissam Xelka et, accessoirement par la très gay friendly « Zawa Prod » où ce dernier officie également. La ligne de PDH, sur la question est fébrile, peu claire, et à dessein : l’agenda politique du QGD est une reconquête de la gauche de rupture sur une ligne marxo-décoloniale. Problème : sa cible, la gauche LFI, est « all inclusive » et sa base (quartiers, racisés) est radicalement opposée à l’homosexualité. Ce qui explique le flou savamment entretenu sur la question. Houria Bouteldja l’exprimera ainsi : « Nous sommes dans la position de ceux qui veulent composer avec tout le monde » 21. Sur la pride des banlieues, par exemple, on invoquera le fait que les quartiers ne pourraient pas manifester pour la Palestine ou contre l’impérialisme et qu’on voudrait leur imposer une question sexuelle de blancs. Ou encore que cette question des LGBTIQ+, comme celle du féminisme, est instrumentalisée par les blancs contre « les indigènes ». Ce qui signifie aussi qu’un mouvement LGBTIQ+ pro-palestinien ou anti-impérialiste est recevable, et qu’une pride sous ces conditions serait donc possible. Les acteurs décoloniaux évitent généralement de prendre position frontalement sur la question des LGBTIQ+ disant souvent « la question n’est pas de savoir si c’est bien ou c’est mal, la question c’est le contexte politique dans lequel ces revendications sont faites » 22. Ceci, tout en défendant allusivement les droits des minorités sexuelles (« la journée internationale contre l'homophobie, c'est très bien », « Oui, il y a des choses légitimes à faire pour les LGBTIQ+, tout le monde le reconnaît ici », « Dans nos pays, on a des trans, on a des Bilal Hassani, c'est pas la question 23»). Wissam va jusqu’à établir un double comparatif entre islam et homosexualité (Football et homophobie). Le premier en défendant l’idée que ce n’est pas parce qu’un musulman est gay qu’il est un mauvais musulman, de la même manière qu’un musulman qui ne prie pas peut être, selon lui, un bon musulman (aucune école juridique musulmane n’a jamais défendu cette position). Le second, en déclarant que la lutte contre l’islamophobie n’impliquant pas d’aimer l’islam mais seulement de ne pas entraver sa pratique, ainsi en va-t-il de la lutte contre l’homophobie. (op. cit). Wissam ira encore plus loin dans cette veine de l’inclusivisme LGBTIQ+ste, en déroulant le tapis rouge à Natacha Chetcuti-Osorovitz, lesbienne, auteure d’un ouvrage sur la question sur sa chaîne. « Les lesbiennes déshétérosexualise le champ de la sexualité puisque justement elles ne sont pas construites par la médiation de la domination masculine mais aussi du présupposé des attentes de genre lié à cette configuration de l’hétérosexualité 24 » déclarera entre autres Natacha Chetcuti-Osorovitz dans cet supplicatio pro-lesbiis. Le narratif de Houria Bouteldja, quant à lui, est le suivant : les religions sont « homophobes » (l’islam compris) mais « nos ancêtres n'étaient pas homophobes 25». La contradiction de cette position ne sera pas expliquée. Houria Bouteldja explique également que la société française est structurellement homophobe, hétérosexiste, et que les habitants des quartiers sont homophobes car ils se sont trop bien intégrés ! Cette fausse affirmation, pour le moins curieuse, n’est jamais non plus prouvée ou étayée par des exemples. L’emploi même du terme d’homophobie est déjà problématique. Sa signification est flottante et duelle. Il y a un sens général et un sens juridique de l’homophobie. L’homophobie générale désigne « l'attitude de rejet, d'hostilité systématique ou d'aversion envers des personnes, des pratiques ou des représentations homosexuelles ou supposées l'être. » (Wikipédia). L’homophobie d’un point de vue juridique réfère plus précisément à des actes de discrimination ou de violence à l’encontre de personne en raison de leur « orientation » sexuelle. Le passage de l’un des registres à l’autre n’est pas toujours clairement identifiable. Exprimer publiquement ou dans une discussion son rejet personnel de la pratique homosexuelle peut être considéré par un gay comme une incitation à la haine sexuelle ou à de la discrimination volontaire à son encontre. L’homophobie dans ces conditions se transforme en délit d’opinion. Pour le moment, les juges différencient les deux registres, ce qui n’est pas le cas du grand public. Les juges ne considèrent pas encore que la position des religions (judaïsme, christianisme, islam) pour lesquelles l’homosexualité est un péché majeur, un acte contre-nature violant la loi naturelle et une grave corruption morale des communautés humaines, relèvent de l’homophobie pénalement définie. Étant donné l’instabilité des mœurs et la pénétration sociale d’usages toujours plus transgressifs en la matière, il n’est cependant pas exclu qu’une criminalisation pénale de toute opinion défendant le modèle de l’institution familiale nécessairement hétérosexuel et la critique logique de son inversion (LGBTQ+) n’advienne pas un jour. Le terme même d’homophobie incluant cette condamnation générale de la condamnation religieuse, et par contrecoup la reconnaissance générale de la légitimité de ce type de pratique sexuelle, il n’est que la manière dont l’adversaire (ou l‘ennemi) définit sa cible et l’intègre dans la définition. Pour ces raisons, nous pouvons totalement rejeter l’emploi de ce terme biaisé. Revenons maintenant à l’explication fallacieuse selon laquelle le rejet de l’homosexualité par les habitants des quartiers serait le résultat de leur intégration. Leur attachement viscéral pour le modèle anthropologiquement universel de la famille et leur opposition à tout ce qui le détruit explique en réalité leur position de rejet radical de l’homosexualité. La société française n’a donc rien à voir dans cette position. L’État non plus dans la mesure où lui-même finance des programmes d’inclusion LGBTIQ+, des campagnes d’affichage, subventionne des réseaux d’influence LGBTIQ+ et les introduit dans les écoles pour endoctriner la jeunesse. Le mouvement LGBTIQ+ finance également, à l’international, des programmes similaires pour tenter de rééduquer les masses musulmanes réfractaires au « progrès sexuel », en Afrique notamment. Sur cette question LGBTIQ+, la fracture entre décoloniaux et musulmans est béante. Contrairement à ce qui est parfois avancé, l’homophobie n’est pas limitée à la violence physique, verbale ou la discrimination sociale. Les autorités religieuses occidentales n’appellent d’ailleurs pas à la violence contre les homosexuels mais au refus et à la condamnation morale et sociale de toute pratique publique promouvant le LGBTIQ+sme. Il y a donc un espace politique pour lutter contre le LGBTIQ+sme qui revendique de nouveaux droits, impose de nouveaux devoirs aux autres, étend le champ de la normalisation de ce type de pratique et, plus important que tout, attaque dans son principe, comme nous l’avons rappelé, la structure familiale. C’est l’angle mort du discours LGBTIQ+ste. Ce discours est fondé sur la critique radicale de l’hétérosexualité. Rappelons que le terme d’hétérosexualité vient de l’anglais heterosexuality et qu’il fut introduit en France en 1911 par l’écrivain André Gide, lui-même homosexuel. Le discours LGBTIQ+ste est fondé sur la critique de l’ordre hétérosexuel ou hétéronormatif, qui ferait de la relation sexuelle homme/femme la norme sexuelle indépassable des sociétés humaines (ce qu’elle est, en fait). Cet ordre normatif représenterait une violence pour les minorités sexuelles et il aurait été imposé par l’Occident. Cette position reprend à son compte les éléments de la théorie queer qui stipule que les genres sont des constructions sociales et ne sont pas le produit de la biologie ou de la nature. La théorie queer a fourni, entre autres, la base de toutes ces critiques féministes et LGBTIQ+stes contre l’hétérosexualité et le patriarcat. Les décoloniaux reprennent cette théorie et la défende, en reconnaissant qu’il existe une homophobie et du sexisme dans les quartiers mais il en rejette simplement la responsabilité sur les Blancs, comme nous l’avons vu plus haut, tout en mentionnant rapidement que les religions sont « homophobes. » L’islam, il est important de le rappeler, est une religion patriarcale. Précisons aussitôt que le patriarcat n’a strictement rien à voir avec la définition féministe de ce terme. Le patriarcat désigne un ordre social fondé sur l’autorité des pères, les pères fondateurs, les patriarches. Le patriarcat est une institution religieuse. Dans la Bible, les patriarches sont Abraham, Isaac, Jacob… Pour les musulmans, les patriarches sont des prophètes et des messagers de Dieu. Patriarcat est fondé sur la racine pater, père, et arché qui veut dire commencement et commandement. Le patriarcat n’est en aucune manière une phallocratie. La société patriarcale ne repose pas sur la supériorité des hommes sur les femmes ou sur des privilèges masculins car elle n’est pas fondée sur l’homme mais sur le père, le mariage et, par extension, la famille. C’est d'ailleurs la femme qui accorde à l’homme la fonction de père en l’épousant et en enfantant avec lui et vice versa. Le patriarcat est une forme d’organisation sociale fondée sur une division fonctionnelle des tâches et des besoins. Le père y incarne l’autorité, la loi, l’ordre, la sécurité du foyer (physique, affective, financière) et la verticalité de la fonction religieuse (prophètes, prêtres, imams, sages). La mère incarne la matrice, l’enfantement, l’amour maternel, l’éducation de la prime enfance et la gestion générale du foyer. En plus de leur visibilité religieuse, c'est l'une des raisons expliquant pourquoi les femmes musulmanes sont particulièrement ciblées par les politiques islamophobes car elles sont identifiées comme le maillon central du dispositif social patriarcal de la famille. En les travaillant idéologiquement et en les réprimant socialement, c'est toute la structure familiale qui est neutralisée en amont. Historiquement parlant, rappelons que le patriarcat a été la forme sociale la plus répandue comme le reconnaisse des anthropologues. Cette forme a permis le développement des tribus, des peuples, des nations puis des civilisations. Le patriarcat a également constitué historiquement une forme d’émancipation pour la femme qui en est le pilier. Dans les primo-sociétés, les femmes étaient confrontées à toutes sortes de dangers et d’insécurité. Aller chasser pour se nourrir, explorer de nouveaux territoires pour s'établir, enfanter, étaient de réels dangers. L’organisation des individus par familles, la possibilité pour des femmes de vivre en couple avec des hommes, l’institution ancestrale du mariage, toutes ces formes ont protégé la femme de la violence des primo-rapports sociaux, et ont garanti à la tribu, et plus tard la nation, la préservation du groupe par la procréation. Ajoutons que la femme ne se limite pas à la mère et a aussi joué, en tant que femme, un rôle actif, plus ou moins important, suivant le niveau d’avancement culturel des sociétés humaines. Dès les années 60, le capitalisme du désir, le féminisme et la révolution sexuelle, autrement dit le libéralisme culturel de gauche, ont affaibli ce modèle et ont réécrit l’histoire avec un narratif différent. De tout temps, l’homme aurait opprimé la femme, et le féminisme passerait donc par la destruction du patriarcat, c’est-à-dire du mariage, puis du rétrécissement toujours plus important de la famille élargie, devenue successivement nucléaire, monoparentale, jusqu’à son atomisation dans le célibat imposé. Le féminisme a inauguré le meurtre symbolique du père. La guerre des sexes et le narratif fondé sur la destruction des attributs masculins, la dévirilisation, le stigmate généralisé de l’homme violent, stupide, archaïque, dangereux, résumé dans les expressions de « masculinité toxique » ou d’oppression masculine, stigmates désormais solidement véhiculés par la culture de masse Netflix, Amazon, Disney Vista, etc, sont les témoignages parlant de ce changement d’ère libéral. « Moi je pense qu'il faut combattre l'hétéro-sexisme et le mandat de masculinité qui pèse sur le dos des hommes. Je ne suis pas pour promouvoir la masculinité des hommes » déclarera à ce propos Houria Bouteldja 26. Elle défendra aussi l'idée que c'est parce qu'il y a un hétérosexisme au cœur de l’État, à travers l'armée par exemple, qu'il y en aurait chez les hommes indigènes. Et qu'il faut combattre cette hétérosexisme de l’État pour diminuer celle de la société 27. Cette grille de lecture décoloniale selon laquelle l’Occident aurait imposé au monde un modèle hétérosexiste, que les pays du sud n’auraient pas connu de modèle fondé sur la différence sexuelle et qu’ils auraient toléré et gérée avec nuance les subtilités des différences et des pratiques sexuelles avant la colonisation, est fausse historiquement. Toutes les sociétés musulmanes, ou peu s’en faut, étaient et sont des sociétés patriarcales, dès l’avènement de l’islam. Si la présence d’homosexuels a bien été une réalité dans les sociétés humaines, elles n’avaient aucun rapport avec la forme contemporaine de ce phénomène. Il n’y avait aucune reconnaissance sociale de l’homosexualité, aucun statut légitime, aucune politisation identitaire de type gay ou LGBTIQ+. L’homosexualité relevait, comme toute pratique sexuelle devrait l’être, de l’intime. En aucune manière, les usages, les mœurs, les codes sociaux ou les législations n’admettaient ces pratiques homosexuelles, toujours condamnées comme répréhensibles. En particulier quand elles devenaient publiques, et ce pour atteinte aux bonnes mœurs, corruption, déviance, etc. Ajoutons que la même règle s’appliquait à l’hétérosexualité qui ne se pratique pas publiquement. Les sociétés éduquées ont toujours su développer des normes de pudeur à ce propos. Mélanger la question de la réalité millénaire, individuelle ou privée, de l’homosexualité, avec les revendications politiques et sociales contemporaines des LGBTIQ+ relève donc du confusionnisme. L’intégrationnisme, une épée à double tranchant La critique de l’intégrationnisme des jeunes, des habitants de quartiers, des racisés ou des musulmans est un élément de discours fréquent dans la bouche des décoloniaux. Toutes ces personnes se seraient trop bien intégrées à la société française, occidentale et à ses catégories libérales, progressistes, néocoloniales. Même des organisations dissoutes comme le CCIF sont accusées d’avoir été trop intégrationnistes. Cette accusation est pour le moins surprenante, à double titre. Primo, les musulmans qui n’ont pas tourné le dos à Dieu, à leur religion et à la vision du monde qu’elle véhicule sont, par définition, des résistants à ce que les décoloniaux appellent l’intégrationnisme. Ils ont même su triompher du sécularisme à marche forcée qu’on a tenté de leur imposer à travers les lois anti-voiles. Les femmes choisissent de se voiler dans l’espace social occidental le plus politiquement hostile à l’islam. De nombreux musulmans portent la barbe et assument la visibilité de leur foi. Ils prient, lisent et méditent la signification du Coran, et s’efforcent autant que possible d’en appliquer les commandements. Beaucoup renoncent à acheter un logement pour ne pas passer par un prêt bancaire à intérêt. La plupart sont attachés à une éthique collective de la pudeur en famille. Ils rejettent massivement les pratiques sexuelles transgressives (homosexualité, lesbianisme, bisexualité, etc). Un certain nombre d’entre eux fréquentent les mosquées, et selon un sondage, les musulmans sont le groupe social religieux à transmettre le plus leur religion*. Tous ces indicateurs contredisent cette thèse décoloniale de l'intégrationnisme. Bien sûr, les musulmans sont aussi, en partie, le produit de leur environnement social. Ils sont naturellement perméables à leur environnement social, et demeurent en partie le produit de la culture occidentale, mais cette culture, ils ne l’embrassent pas globalement. Ils la filtrent. Même lorsqu’ils pratiquent les mœurs sexuelles de la société libérale, en public ou en cachette, ils n’ont pas tous désavoué pour autant les normes islamiques avec lesquelles ils tentent de bricoler leur quotidien, en espérant y revenir plus tard. Cet attachement normatif suffit déjà à les distinguer des véritables « intégrationnistes ». Ceci une fois dit, la communauté musulmane est aussi traversée de contradictions, de cheminement, de renoncement à la foi ponctués par autant de trajectoires à la fois individuelles et sociales. Tout cela est vrai, inévitable mais ne contredit pas le constat dressé : la communauté musulmane est de loin le groupe social qui a le mieux résisté à l’athéisme, à la sécularisation et à la libéralisation intégrale des mœurs de la société française, et qui plus est, dans un contexte répressif, ce qui en valorise encore plus la portée. Secundo, à côté de cela, nous avons des acteurs décoloniaux qui reconnaissent eux-mêmes leur désislamisation et leur « intégration ». « Ce que je suis, dira Houria Bouteldja au cours de l’université d’été, je le sais : une femme moderne et intégrée (…) Autrement dit, la France a bien fait son travail : intégration parfaitement réussie (…) Je me suis mariée mais par obligation, parce que ma mère m’a mis la pression. En tant que femme moderne, cela ne me disait absolument rien de me marier, de m’enchaîner, de perdre ma liberté. Je ne suis pas une grande pratiquante. Je ne porte pas le voile. Je fais le ramadan, certes, je ne mange pas de porc, certes, mais c’est le maximum de ce que j’ai sauvé. Je suis comme tous ces blancs qui ont tout perdu de leur tradition, de leur rapport spécifique au monde qui se matérialise aussi par des formes et des pratiques. Quand je dis que je suis une vraie Française, je ne me paie pas de mots. Je suis une femme française, je le suis trop, je suis une femme blanche, je le suis trop » 28. Louisa Yousfi ne dira pas autre chose dans « La Grande méthode ». Dans ce livre qui raconte le retour d'une fille en Algérie venu enterrer son père, toute la palette des sentiments contradictoires, pertes culturelles et religieuses, souffrances de la déculturation et tentatives de bricoler maladroitement une attitude « religieuse » sincère face aux circonstances, est déroulée. Louisa Yousfi passe d'un registre à l'autre (désenchantement, réenchantement) en n'esquivant pas, bien au contraire, le constat critique et la mise à nu de cette pure attitude de façade. « Jusqu'ici c'était vrai qu'on était des enfants merdiques aux parents exemplaires, c'était vrai qu'on avait oublié l'Algérie, qu'on avait perdu Dieu et tous nos serments d'Arabes d'Occident, qu'on avait délaissé les devoirs et pris tous les droits, qu'on avait fait les malins en France, alors que c'est lui, c'est toi, qui avez tout bâti. » 29 « Refais les gestes rituels. Même si tu n'y crois pas. Même si tu doutes. Les gestes valent par ce qu'ils convoquent, pas par ce qu'ils prouvent. Recommence à jeûner, à faire don, à purifier. La foi se cache dans les gestes que tu fais sans y penser. Observe-toi verser le café. » 30 « Ma piété se loge dans l'œuvre, dans le geste, dans la volonté de défendre ceux qui croient, ceux qui prient, ceux qui espèrent en silence. C'est là, à mon sens, que Dieu réside aussi : du côté de ceux qui doutent mais avancent, de ceux qui n'ont plus la foi en eux mais la gardent en vie par leur fidélité aux autres. Je parle de ceux qu'on pourrait appeler des impies croyants. » 31 Cette désislamisation des décoloniaux est bien la pire chose qui pouvait leur arriver. La seule force à pouvoir leur offrir la résistance ultime contre l'ordre culturel occidental, ils l'ont, disent-ils, perdu. En réalité, ils l'ont plutôt abandonné car l'islam n'est pas, d'abord, un héritage ou une culture. C'est un témoignage, le témoignage de la nature primordiale de l'humain réactivée dans le cours de l'histoire. Ce témoignage du Divin, tout être humain le porte en puissance et se doit de l'accomplir en acte. Il n'y a aucun obstacle pour cela. Aucun obstacle pour connaître l’islam, et le pratiquer. Aucun obstacle pour établir une relation personnelle avec Dieu et prier, seul ou en groupe. Pas même la langue arabe. La retranscription en phonétique de l'arabe permet aux non arabophones la récitation et l'agrément des conditions de validation de leur prière. Les traductions du sens du Coran pullulent. Les dizaines de milliers de convertis français à l'islam en sont la preuve vivante. Tout le reste de la pratique de l'islam relève d'actions, de comportements (savoir-être), d'enseignements, ou de pratiques spirituelles universellement accessibles. Prétexter la colonisation et le déracinement imposé par la culture de l'ex-colon pour justifier sa paupérisation religieuse relève de la mauvaise excuse, de la justification à moindre frais de son insouciance pour les choses de l'esprit. Les « clairières » de l'impiété ne mènent qu'à... l'impiété. Cette inappétence spirituelle pour les questions métaphysiques s'était déjà révélée au cours de la controverse que nous avions ouverte concernant la déclaration de Houria Bouteldja selon laquelle « nous avons besoin d'une transcendance et cette transcendance c'est la France » 32. Nous faisions valoir, à cette occasion, que le sens du mot transcendance ne pouvait analytiquement que référer au Transcendant par essence et par excellence, et que la France ne pouvait pas plus être une transcendance qu'elle n'était une idée. Réponse de l'intéressée : « Pour moi la transcendance, c'est un mot du dictionnaire. Ça veut dire quelque chose au-dessus de nous. Lui, il interprète ça comme si je parlais de la Transcendance, c'est à dire comme si je confondais cette transcendance là (NDA, la France) avec un petit T avec la Transcendance divine (…) Nous-mêmes nous vivons sous différentes formes de transcendances. Par exemple, le pouvoir français est une transcendance, au-dessus de nous, que nous subissons (…) C'est juste l'idée de créer quelque chose, une force à laquelle on se voue mais qui n'existe pas sans une certaine immanence, quelque chose qui vient de nous. Je ne confonds pas cette petite transcendance avec Dieu. » 33 Notre propre réponse34 n'a jamais stipulé que son auteure confondait une petite transcendance (la France) avec une grande (Dieu). C'est là une réinterprétation tronquée de notre propos. Ce dernier est clair : il n'y a qu'une transcendance. Pourquoi ? Parce que dire « nous avons besoin d'une transcendance », signifie une transcendance parmi d'autres, autrement dit une transcendance relative, ce qui contredit déjà le concept. Si la transcendance dont nous avons besoin doit être « au-dessus » de nous, alors il s'agit de choisir la transcendance des transcendances, c'est à dire la seule à transcender toute chose. Toute petite « transcendance » sera limitée à une relation en dehors de laquelle elle deviendra insignifiante et non opérante, inutile et impuissante, nécessitant de fait le recours à une autre petite transcendance, et ainsi de suite. La petite transcendance devient un abus de langage. Il s'agit de ne pas confondre non plus l'acte et la substance, l'acte de transcender et le fait d'être par essence une transcendance. Nous pouvons nous transcender ou transcender nos limites mais cela ne fait pas de nous des transcendances. Si la France est une petite transcendance (relative), alors toute autre transcendance politique supérieure à la France (l'UE, l'ONU, le monde, l'humanité, etc) fera de cette dernière une sous-transcendance, ou plus exactement une immanence. Ce qu’elle n’a jamais cessé d’être en vérité. L'évolution du registre sémantique atteste de cette obscurité du sens chez son auteure : on passe d'une « transcendance », à une « petite transcendance » puis « à une force qui n'existe pas sans une certaine immanence » 35. C'est l'un des problèmes du discours décolonial : son caractère hybride lui fait perdre parfois sa cohérence doctrinale, l'obligeant à jongler avec les mots, et à sacrifier leur sens, selon les circonstances. Enfin, outre ces erreurs conceptuelles, parler de la France comme d'une petite transcendance ferait hurler tout marxiste avisé. Toutes ces raisons disqualifient donc cette prétention à une fausse transcendance, raison pour laquelle elle doit être écartée. « On ne peut pas servir deux maîtres à la fois »36. Mais les choses ne peuvent en rester là. L'ego militant, ne pouvant se satisfaire de cette reddition et de cette capitulation spirituelle face à la modernité occidentale, doit les justifier coûte que coûte par des « raisons que la raison ne connaît pas » (Pascal). Ainsi, pour Houria Bouteldja, le décolonialisme devient, par un renversement de situation inattendu, le seul et véritable espace authentique... d'islamité car, en Occident, il n'y aurait pas de bon musulman. L'islam ne serait plus réalité efficiente mais devenir potentiel. Explication. « L'un des noms de Dieu est Al 'Adil (Le Juste). Aussi à la question peut-on être de bons musulmans en Occident, la réponse est : non (…) Si l'islam est bien cet idéal de justice radicale, alors notre présence en tant que musulmans au cœur de la cité impériale, au cœur de l'injustice, pose problème. Peut-être aurions-nous plus d'humilité dans ce contexte en nous voyant comme des musulmans en devenir. Il y a une contradiction radicale entre l'idéal de justice de l'islam et le profit matériel que nous engrangeons en grande partie de la spoliation du sud sous la forme de salaires, de la redistribution sociale ou de droits politiques. Je voudrais introduire une distinction entre musulmans sociaux et musulmans politiques. Les premiers sont les musulmans culturels au sens large. Ils ont hérité de la culture islamique parce que nés dans un environnement islamique. Ils pratiquent ou pas ou sont des convertis. Les seconds sont ceux qui, en plus d'avoir la foi, ont conscience de leur responsabilité dans un monde structurellement injuste. » 37 Par un renversement de perspective, Houria Bouteldja re-hiérarchise l'islamité des musulmans. Il n'y a plus de « bons musulmans », et donc de mauvais : que des musulmans en devenir. Exit la distinction « bon ou mauvais musulman ». Ou plutôt, cette distinction n'a de validité qu'au niveau social (cultuelle, culturelle), pas au niveau politique. La re-hiérarchisation de l'islam authentique opère par régime de distinction. S'il faut chercher quelque part l'islam authentique, on le trouvera du côté de la politique, du côté de celles et ceux qui auront transformé le monde, d'injuste qu'il est en terre de justice, et non du côté des hérauts de la piété qui ne s'engagent pas. Conclusion nécessaire : les décoloniaux musulmans sont de meilleurs musulmans que les autres. La hiérarchie bons/mauvais musulmans est réintroduite par la magie du verbe. « Je ne suis pas loin de penser que je suis peut-être une meilleure musulmane que beaucoup de musulmans d'apparence (NDA : référence aux musulmans pratiquants, qui prient, portent la barbe ou le voile) (…) J'en vois tellement de musulmans inauthentiques qui surjouent leur islamité alors que les fondements sur lesquels ils espèrent être de bons musulmans, sont les fondements de l'anthropologie moderne (…) Entre être une mauvaise musulmane et une musulmane inauthentique, je préfère être une mauvaise musulmane et m'interroger comment redevenir authentique au sens sartrien du terme (…) Je n'admets pas que des musulmans, à qui pourtant je veux appartenir, s'arrogent le droit d'être de meilleurs musulmans que moi alors qu'ils vivent, travaillent, consomment et se compromettent dans le même monde pourri que moi (…) Le seul lieu que je crois connaître pour échapper à ma désislamisation totale, à la mac donaldisation de l'islam, est le mouvement décolonial qui a compris très tôt ce que l'Occident allait faire à l'islam (…) Il est impossible d'être un bon musulman sur cette terre telle que nous la connaissons. La seule manière de sauver un islam authentique, fidèle à son message qui est celui de la justice, c'est de transformer le monde... de précipiter la fin de ce monde. » 38 Louisa Yousfi s'engage sur la même voie en renvoyant dos à dos croyants « formalistes », trop « scrupuleux » et négateurs de la foi. Quand l'une (Houria Bouteldja) se revendiquait de l'approche sartrienne de l'authenticité (approche athée), l'autre (Louisa Yousfi) s'engage dans un cheminement existentialiste de facture littéraire au terme duquel ceux qui s'aventureraient dans « les chemins tortueux de l'impiété » pourrait aussi trouver Dieu. « Dieu ne se montre jamais sous des formes qui lui ressemblent. Ou plutôt, toutes ses manifestations sont à la fois vraies et fausses. Vraies, oui, en ce qu'elles révèlent quelque chose de son mystère. Fausses car Dieu se laisse approcher, mais non saisir. Il se donne dans les figures les plus inattendues, et s'en échappe, comme l'eau entre les doigts. C'est là, je crois, que se perd le croyant trop scrupuleux. Celui qui se cramponne aux règles comme à un gouvernail, persuadé qu'il suffit de suivre le cap pour arriver à bon port... Celui-là, s'il n'éprouve jamais la contradiction brûlante de la foi, s'il ne s'aventure pas dans le trouble, dans le paradoxe, dans le silence même - alors oui, je le dis avec prudence mais fermeté : il frôle l'hérésie autant que celui qui nie tout mais cherche encore. Le croyant formaliste, s'il se ferme à toute intuition spirituelle au nom d'une orthodoxie sèche, n'est guère plus avancé que l'infidèle. Car l'un comme l'autre risque de transformer Dieu en idole. » 39 « Il se peut, parfois, que l'infidèle - parce qu'il s'est défait de certaines littéralités, parce qu'il a été contraint par la vie même à lâcher prise - entrevoie quelque chose que le croyant oublie. Il perçoit, fût-ce confusément, que les carcans que l'on dresse autour de Dieu sont autant de voiles. Et que le divin, pour se révéler, doit parfois être dénudé. » 40 On relèvera dans ces positions le maintien d'une attitude judicative (NDA : fondée sur le jugement) établie sur la distinction entre islamité authentique et inauthentique. L'islamité religieuse des pratiquants, redéfinie comme islam social, serait fausse ou artificielle, d' « apparence », autrement dit superficielle puisqu'elle reposerait in fine sur les fondements anthropologiques de l'Occident et sur l'ordre social, économique et politique de sa domination sur le Sud. Un islam complice, donc, par sa passivité, de l'injustice néocoloniale. La seule manière de sauver l'islam de l'emprise de l'Occident se trouverait alors dans l'engagement politique et la lutte pour renverser ce monde faux et établir un monde juste. Dans cette perspective, les décoloniaux musulmans seraient les seuls vrais musulmans et les autres, de pathétiques contrefaçons. Le registre de l'authenticité et de la facticité sont réinterprétés politiquement. Cette vision du monde est utopique. Illusoire. Il n'y a pas de monde juste et de monde injuste. Le monde est successivement ou simultanément l'un et l'autre, l'un par l'autre, l'un au-delà de l'autre. Un monde entièrement libéré de l'injustice de l'Homme n'existe que dans l'imagination des esprits sécularisés convertis au messianisme politique marxiste. Nous n'avons pas les moyens de développer, comme elle le mérite, cette thèse dans ces lignes. Disons seulement, pour paraphraser Voegelin, que cette vision marxiste participe de l'idéologie gnostique selon laquelle le monde est intrinsèquement mauvais et qu'il nécessite une recréation. L’islam propose une autre perspective paradigmatique, résolument réaliste. Elle prend l'humain tel qu'il est et lui propose un chemin de perfectionnement spirituel, moral, culturel, social, etc. La perspective islamique ne juge pas seulement, d’ailleurs, une société humaine à ses résultats, elle la juge à la sincérité de ses intentions car l'intention fait l'Homme. Nous ne sommes pas jugés, ou pas seulement jugés aux résultats de nos œuvres, car la complexité du réel fait que souvent les entreprises les plus louables essuient un échec et que l'injustice triomphe (momentanément). Réformer la société, œuvrer à la rendre plus juste est bien évidemment un objectif de l'islam mais tant qu'il y aura des Hommes, il y aura de l'injustice. Donc prétendre qu’il n'y a pas de bons musulmans en Occident - et par extension dans tout lieux d’injustice - parce que l’Occident est injuste, est une position absurde contredisant la possibilité même de l'Homme. L'ici-bas n'est pas l'au-delà, il n'y a pas de Paradis sur Terre. L'islam n'est pas une religion messianiste. Elle commande à l'Homme d’œuvrer en tout temps et tout lieux en faveur du Bien, étant entendu qu'il trouvera le salaire de son œuvre ici-bas et/ou dans l’au-delà. Cette position témoigne d'une humilité ontologique. Nous ne sommes pas de petits dieux créateurs incarnés mais les manifestations temporelles d'une Réalité supérieure. Raison pour laquelle la valeur des actes « ne vaut que par leur intention » (hadith). Une action possède en outre toujours une empreinte spirituelle, déterminée en proportion du degré de sincérité et d'intégrité personnelle de son auteur. Pour qu'une telle action porte tous ses fruits, elle doit conserver son unité globale afin que la racine libère ses graines, la graine sa fondation (plante ou arbre) et la fondation ses fruits. C'est toute la différence entre une lecture matérialiste des actes et une lecture globale prenant l'homme dans son unité spirituelle, sans l'amputer d'une dimension essentielle de son être. Ainsi, l'accusation récurrente d'intégrationnisme portée par les décoloniaux se retourne contre eux. Elle relève du faux procès. Par leurs références idéologiques (marxisme, féminisme), toutes occidentales, toutes modernes, les décoloniaux ont su opérer une solide « intégration » idéologique à la modernité qu'ils pensaient combattre, constituant même à certains égards un cheval de Troie du libéralisme culturel de gauche dans la communauté musulmane, sur le mode subtil de la critique/intégration (je critique une idéologie - féminisme, LGBTIQ+ - pour mieux me la réapproprier). Cette contradiction de la trajectoire décoloniale s'explique en partie par l'incompréhension de la notion de modernité. La modernité occidentale, contrairement à la définition présentée par Houria Bouteldja au cours du Forum décolonial d'Istanbul, est bien loin de se réduire à « une globalité historique caractérisée par le capital, la domination coloniale, postcoloniale, l’État moderne et le système éthique hégémonique qui leur est associée » 41. De nombreux aspects essentiels de la modernité sont ici purement évacués, ignorés, occultés car l'approche décoloniale est résolument marxiste, matérialiste. Elle ne s'intéresse qu'aux formes concrètes, institutionnelles, politiques ou économiques qui fonde l'hégémonie occidentale, le « système éthique » n'étant lui-même qu'un mode de légitimation supplémentaire et culturel secondaire. La modernité est un puissant mouvement d'idées qui a, au fil des siècles, progressivement révolutionné l'anthropologie, la weltanschauung occidentale, en la faisant passer d'un théocentrisme à un anthropocentrisme radical. La modernité érige en modèle et en maxime l'Homme prométhéen, l'Homme consacré comme force autonome dans le monde, créateur d'une nouvelle ère. Réduire la modernité à des phénomènes économiques, politiques ou impériaux, c'est ignorer la réalité de sa structure théorétique telle qu'elle s'est accomplie dans l'histoire. Cette dynamique de la modernité n'est pas née en 1492 mais plonge ses racines dans le christianisme, donc près d'un millénaire et demi avant. Les décoloniaux ne font que reprendre le marxisme et le féminisme, idéologies « modernes », à leur compte en leur adjugeant simplement un adjectif supplémentaire, « décolonial », censée les différencier. Nouveau leurre. Ces idéologies demeurent les mêmes, seul leur contexte d'application change. Les décoloniaux reprochent par exemple aux Blancs de réserver leurs nobles idéaux féministes aux leurs et d'en priver les femmes noires, arabes, non blanches, à Gaza, en Iran, au Liban. Qu'à cela ne tienne, ils importeront eux-mêmes le féminisme et sa guerre contre le patriarcat dans la communauté musulmane des non blancs. Ruse de la raison. « Vous laissez de côté le commandement de Dieu pour vous attacher à la tradition des hommes. » 42 Notre position sur LFI Depuis l’ouverture de la campagne électorale, les décoloniaux appellent massivement à voter Mélenchon et LFI. Sans conditions. Tous ceux qui ne voteront pas pour LFI parmi les concernés (musulmans, racisés, indigènes) seraient en somme soit des traîtres, soit des crétins. En réalité, la vraie question n’est pas de savoir s’il faut voter ou non Mélenchon. Aucun militant n’a mené de campagne pour boycotter le vote LFI. En outre, la seule présence de Rima Hassan et son combat héroïque pour la cause palestinienne justifierait, à lui seul, de voter pour LFI. Non, la question est plutôt : sous quelles conditions faut-il se positionner politiquement ? Les militants musulmans ont ainsi rejeté cette « offre » de silence politique temporaire du QGD et entendent s’exprimer. Ils comptent bien se comporter comme des sujets politiques autonomes, ce qui n’impliquent pas nécessairement, encore une fois, un vote anti-LFI mais, par exemple, un vote LFI sous conditions : condition de respect de son électorat, de ses positions, de sa situation politique, de ses idées. Ces militants aiment à rappeler que Mélenchon leur doit beaucoup, électoralement parlant. Un sondage rappelle que 70 % des musulmans qui ont voté à la présidentielle de 2022 ont voté Mélenchon, ce qui représente la mobilisation électorale la plus importante d’un groupe religieux pour un candidat 43. Sans cette mobilisation, Mélenchon ne réalisait pas le score important qu’il avait fait, passant à peu de voix derrière Le Pen. Les musulmans sont donc en position de force électorale, ils n’ont rien à quémander, n’ont pas à se taire ou à se faire les porte-voix de la gauche. Ils ont seulement le devoir de s’engager pour plus de justice. Si ce devoir passe par un vote LFI, ils voteront LFI. Mais ils n’ont pas scellé de pacte avec la gauche. Ils l’a combattent d’ailleurs sur des points essentiels qui ne sont pas ceux des décoloniaux. La famille, le mariage, l’éducation, etc. Exemples : LFI a voté un amendement prévoyant la fin de l’obligation des « devoirs conjugaux ». Une épouse que boycotterait sexuellement indéfiniment son époux ne pourrait pas demander le divorce pour refaire sa vie sur cette base et vice versa pour un époux. Clémence Guetté propose, dans son dernier livre 44, une mesure, le partenariat social, visant à déconstruire la famille traditionnelle en encourageant des formes sociales alternatives basées sur l’amitié. La politique pro LGBTIQ+ de LFI est également connue. Le parti de Mélenchon va faciliter administrativement le changement de sexe à l’état civil, sans recours à une expertise médical ou judiciaire. La transition de genre sera remboursée par la sécurité sociale. La PMA sera étendue aux hommes et femmes trans, et remboursée par la sécurité sociale. Le soutien à l’action des lobbys pro-LGBTIQ+ concernant les programmes éducatifs dans les écoles sera aussi renforcé. A titre de comparaison, dans le chapitre « Étendre le domaine de la liberté » de « l’Avenir en commun », le programme présidentiel de LFI, dans lequel sont mentionnées quelques-unes de ces propositions, absolument aucune proposition pour garantir, et éventuellement étendre, la liberté de conscience et de culte ne figurent dans le programme. Cette politique libérale/culturelle de LFI mènera à la destruction toujours plus avancée de la famille, et produira des drames personnels chez des jeunes adolescents traversant une période psychologique particulièrement vulnérable et sujette aux crises d’identité. Détruire la famille, c’est détruire les bases naturelles de la société. La grille de lecture queer et LGBTIQ+ produit des effets sociaux palpables. Elle redéfinit les normes sociales, sexuelles et genrées considérées comme acceptables et inacceptables. Dans les formulaires administratifs scolaires et sur certains sites gouvernementaux, les notions de père et de mère ont déjà disparu, remplacées par « parent 1 » et « parent 2 » (remplacées donc par une hiérarchie). Une autre politique, une politique de la famille, est possible. Cette seule politique pro-LGBTIQ+ justifierait une critique sévère de LFI, et pourtant cette critique n’est pas faite. Autre exemple : le gel des avoirs frappe plusieurs militants musulmans et/ou propalestiniens. A-t-on entendu une prise de position politique forte de LFI réclamant l’abrogation ou la redéfinition stricte d’une telle mesure ? Non. Abandonner une position politique critique dans la période pré-électorale, c’est renoncer à exercer son droit et son devoir de citoyen. C’est se priver en outre de la meilleure arme disponible, la campagne et le vote, pour faire avancer ses propres positions. Demander à une base de renoncer à ce droit n’a aucun sens politique. Une fois élu, un parti ne se soucie plus de sa base mais de la manière dont il exercera le pouvoir. LFI a des comptes électoraux à rendre à sa base. Cette dernière n’a pas à se contenter de miettes « islamic friendly» mais doit réclamer sa juste part du gâteau, et elle le fera, comme toujours, dans un esprit de partage. Fouad Bahri Notes : 1« Oser vaincre, oser lutter (et pas l’inverse) – Les leçons stratégiques de la non-affaire Barbara Butch », publié sur le site du QG décolonial. 2 Contre la « résignation », construire notre liberté, Mizane.info. 3L'islam désigne dans ce texte le sens le plus général du mot. Religion radicalement monothéiste fondée sur le Coran et le message du Prophète et, par implication, sur la vision ontologique, anthropologique, éthique, spirituelle, sociale, eschatologique, théologique et métaphysique qui s'en dégagent. 4Décolonialisme renverra, dans cette contribution, exclusivement aux du QGD et de PDH. 5 « Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel », Marx. 6 op.cit. 7 op.cit. 8 « Manuscrits de 1844 », Marx. 9 Interview de The Chicago Tribune, Marx. 10 « Bruno Bauer et le christianisme primitif », Engels. 11 op.cit. 12 « De l’attitude du Parti Ouvrier à l’égard de la religion », Lénine. 13 « Sens et méthodes de la propagande anti-religieuse », Trotski. 14 « La grande méthode », Louisa Yousfi, p 124, édition La Fabrique. 15« Oser vaincre, oser lutter (et pas l’inverse) – Les leçons stratégiques de la non-affaire Barbara Butch ». 16 Coran, 109, 6 17 A propos des lectures révisionnistes et concordistes « islamo-gauchiste », voir sur PDH, « LÉGALISONS L'OPIUM DU PEUPLE - Sortie du NOUS numéro 4 ! », « ISLAM et POLITIQUE» et « La GAUCHE et LA FOI : la question de la spiritualité à gauche ». 18 « Le sultangalievisme Au Tatarstan: Les Mouvements Nationaux chez les musulmans de Russie », édition Paris Moutons & co, p 106. 19Hadith rapporté par Ibn Hanbal. 20« L'autobiographie de Malcolm X », par Malcolm X et Alex Halley, édition Pocket. 21 « Les sexualités barbares contre l’Empire », PDH. 22op.cit. 23op.cit 24« Lesbianisme/féminisme matérialiste», chaîne Wissam Xelka. 25 op cit. 26 op.cit. 27 op.cit. 28 « Ma mère pense que je suis une mauvaise musulmane et elle a raison », PDH 29 « La grande méthode », Louisa Yousfi, p 23, édition La Fabrique. 30 op.cit, p 52. 31 op.cit, p 107. 32« Rêver ensemble » Houria Bouteldja, PDH. 33 « Patriotisme internationaliste : Bouteldja a-t-elle capitulé ? », PDH. 34 « Le républicanisme, une idéologie française », Mizane TV. 35 op.cit. 36Matthieu, 6, 24. 37« Ma mère pense que je suis une mauvaise musulmane et elle a raison ». 38 op.cit. 39 « La Grande méthode », op.cit, p 109. 40 op.cit, p 110. 41 « Après Gaza, rendre les Juifs à l'Histoire ou la fin de l'innocence », PDH. 42 Marc 7,8. 43 « Le vote des électorats confessionnels au 1er tour de l’élection présidentielle », IFOP, avril 2022. 44« Politique de l'amitié », édition La découverte.