
2026-09-30
Écrit par Redaction
La pensée économique islamique historique et contemporaine, loin de se résumer à la charité ou à un capitalisme de façade, peut inspirer une alternative éthique structurelle et institutionnelle face aux crises écologiques et aux inégalités du monde moderne. Face à l'emballement du dérèglement climatique et au creusement abyssal des disparités sociales, les économistes remettent ouvertement en cause le dogme d'une expansion matérielle infinie sur une planète aux ressources limitées. Porté par des figures comme l’anthropologue Jason Hickel, le courant de la décroissance a propulsé cette interrogation sur le devant de la scène, plaidant pour un recentrage de l’activité sur la couverture des besoins fondamentaux au sein des frontières planétaires. Pourtant, cette contestation du productivisme ne date pas d'hier. L'histoire intellectuelle regorge d'alternatives méconnues en Occident, à l'image de la tradition de l'économie islamique. Longtemps ignorée, cette dernière a historiquement subordonné la production au filtre de la morale, encadré la consommation et lutté contre l’accumulation outrancière de capital. L’exercice de définition de cette discipline est vaste : l’universitaire Asad Zaman recensera pas moins d'une trentaine d'approches différentes, selon le professeur d'économie Junaid Jahangir. Réduire ce paradigme à un simple capitalisme expurgé de l’intérêt bancaire (riba) couplé à une taxe caritative relève du contresens. L'édifice s'est construit au fil des époques : d'abord comme une riposte intellectuelle au choc de l'hégémonie coloniale européenne, puis à travers une intégration pragmatique aux rouages du marché mondial — donnant naissance à la finance islamique —, avant de revenir aujourd'hui à ses fondamentaux axiologiques et macroéconomiques. Les axes directeurs de cette pensée reposent sur la tempérance, la sanctuarisation des droits des populations démunies sur la richesse collective, et l'interdiction d'une circulation financière confinée aux strates privilégiées. Le texte coranique déconstruit l’équation simpliste assimilant l'accumulation quantitative au succès existentiel. Dès lors, loin d'une simple disposition pieuse, cette discipline se définit comme l'organisation méthodique de la subsistance collective, guidée par les sources scripturaires, afin de neutraliser les déséquilibres structurels, l’injustice sociale et le saccage de la biosphère. L'évitement du superflu (israf) et du gaspillage (tabzir) y est de mise, l'appareil productif est subordonné à l'utilité sociale, et l’horizon indépassable n'est plus la croissance, mais la juste répartition des ressources — rejoignant par là les intuitions de la décroissance. Penser qu'un marché livré à lui-même puisse s'autoréguler par la simple vertu ou la conscience morale de ses acteurs relève d'une utopie naïve. La pauvreté systémique ne s'enraye pas par de bonnes intentions. Comme le démontre Muhammad Umer Chapra dans son ouvrage fondateur Islam and the Economic Challenge, la concentration monopolistique est le fruit organique d'un capitalisme sans entraves : L'architecture macroéconomique repose donc sur des leviers coercitifs et institutionnels précis : la perception obligatoire et centralisée de la Zakat sur les avoirs dormants, la gestion publique des biens collectifs à travers les fondations d'utilité sociale (Awqaf), et une intervention étatique résolue pour briser les situations de rente et la spéculation. L'un des écueils majeurs de l'industrie financière moderne dite « islamique » réside dans sa propension à mimer les produits de la banque conventionnelle en modifiant simplement le libellé juridique, sans toucher aux structures extractives et inégalitaires sous-jacentes. Asad Zaman, à travers ses analyses critiques publiées notamment dans Crisis in Islamic Economics: Diagnosis and Prescriptions, épingle sans détour cette imposture épistémologique : Pour rompre avec ce capitalisme habillé de neuf, le système doit s'attaquer à sa racine monétaire — la monnaie-dette scripturale — et imposer structurellement le partage des risques et des profits (Profit and Loss Sharing). La contribution de la pensée musulmane à la science économique a longtemps été effacée des récits occidentaux, ancrés dans une transmission linéaire allant de la Grèce antique à la scolastique européenne, puis à la modernité.Des chercheurs contemporains, tels qu'Abdul Azim Islahi, démontrent pourtant comment les penseurs chrétiens du Moyen Âge ont souvent repris les concepts exogènes en gommant leurs origines. Des siècles avant Adam Smith, le polymathe persan Al-Ghazali conceptualisait déjà la division du travail à travers l'exemple de la fabrication d'aiguilles. De même, Ibn Taymiyyah et Ibn Khaldun ont analysé la formation des prix par l'interaction de l'offre et de la demande bien avant la naissance de l'économie classique européenne, posant les jalons de la spécialisation et de l'avantage comparatif, tandis qu'Abu Yusuf ou al-Shafi'i anticipaient des notions proches de l'utilité marginale. Comment expliquer le décrochage économique des sociétés musulmanes ? Les thèses s'affrontent. Si Timur Kuran impute le déclin à la rigidité de certaines institutions historiques et successorales, l'économiste Arshad Zaman récuse l'idée d'un critère de développement mesuré à la seule aune du PIB, rappelant l'impact dévastateur du colonialisme et du démantèlement institutionnel planifié par les puissances hégémoniques. D'autres voix, à l'instar de Chapra, pointent l'effondrement de la responsabilité politique et l'extravagance des élites dirigeantes. Autant de débats qui attestent de la vitalité critique de ce champ de pensée. En s'affranchissant des œillères libérales, l'économie politique ancrée dans ces traditions fournit une boîte à outils théorique et institutionnelle robuste face aux impasses du productivisme. En refusant de s'en remettre à la philanthropie individuelle pour lui substituer une architecture macroéconomique de redistribution (refonte de la monnaie, fiscalité contraignante sur les rentes, bannissement de la spéculation et primauté de l'équité), elle redéfinit l'horizon de l'activité humaine : non plus l'accumulation stérile, mais la réalisation du bien-être général (Falāḥ) et la justice sociale.Au-delà de la morale individuelle : l'impératif institutionnel et étatique
« L'élimination de la pauvreté et la réduction des inégalités extrêmes ne sauraient être le sous-produit aléatoire de la charité individuelle. Elles requièrent une restructuration institutionnelle globale où l'État, à travers des politiques fiscales obligatoires et coercitives, garantit que la richesse ne circule pas uniquement entre les mains des riches. » — Muhammad Umer Chapra (Islam and the Economic Challenge)
La critique radicale du capitalisme islamisé de façade
« Les banques dites "islamiques" qui reproduisent les mêmes structures de rendement fixe et la même financiarisation de l'économie, sans modifier l'étalon monétaire ni imposer le partage réel des risques (Profit and Loss Sharing), ne sont qu'une illusion légaliste qui perpétue les tares du système capitaliste sous un simple vernis sémantique. » — Asad Zaman (Crisis in Islamic Economics: Diagnosis and Prescriptions)
Une généalogie intellectuelle occultée
Vers un nouvel horizon post-capitaliste