
2026-06-23
Écrit par Ibrahim Madras
Il y a quelques semaines, des scènes violentes montrant des policiers comoriens coupant de force les cheveux de jeunes hommes ont suscité la stupéfaction sur les réseaux sociaux. Aydi Lamani, artiste comorien, a témoigné de cette mésaventure. Embarqué au commissariat, il raconte que des policiers lui ont coupé les cheveux. Un geste traumatisant pour le jeune homme, dont la coiffure fait partie intégrante de son identité. « J’étais traumatisé. Je tremblais comme ça. Surtout quand ils m'ont dit de ramasser mes cheveux. C’est comme si je ramassais mes tripes », a-t-il précisé. Pour le sociologue comorien Abdoulanlym Mladjao, cette traque du cheveu crépu « démontre à quel point la société est peu perméable à la diversité ». Un homme noir « doit se raser pour être un homme » Chez toute une frange générationnelle du continent africain, et plus largement du monde afro-caribéen, il est courant d’entendre qu’un homme noir « doit se raser pour être un homme », qu’il ne devrait pas avoir les cheveux longs ni porter de tresses, car cela serait un symbole de féminité, de mauvaises mœurs et ne ferait pas partie de sa culture. Une perception extrêmement négative, souvent associée à des stigmates très anciens hérités du colonialisme. Dans l’ouvrage Des colonies françaises, abolition immédiate de l’esclavage (1842), « l’abolitionniste » Victor Schœlcher (1804-1893) évoque cette mentalité coloniale selon laquelle il y aurait des « cheveux plats plus intelligents que les cheveux crépus ». Lorsque les colonisateurs européens se sont implantés sur le continent africain, ils ont imposé leur vision du « propre », du « civilisé » et du « masculin ». Traumatisme et stigmate Pour eux, les coiffures des Noirs étaient « sauvages », « non chrétiennes », « non civilisées ». Ils ont donc forcé les populations colonisées à couper leurs cheveux afin de paraître dociles, soumises et disciplinées. Depuis, le stigmate s’est maintenu et transmis de génération en génération. Résultat : aujourd’hui encore, beaucoup de personnes considèrent que les cheveux longs rendent un homme noir « féminin », « négligé » ou « peu professionnel ». Les qualificatifs associés aux coiffures afro ou tressées demeurent parfois très péjoratifs. Pourtant, historiquement, les hommes africains de l’Ouest, du Centre, de l’Est comme du Sud portaient fièrement des coiffures élaborées, longues, tressées ou stylisées, selon leur rang, leur âge, leur statut social ou leur rôle dans la communauté. Guerriers, chasseurs, chefs ou initiés arboraient des coiffures symboliques représentant leur force, leur identité et leur culture. Les cheveux n’étaient pas un simple détail esthétique : ils incarnaient une spiritualité, une dignité et un prestige. Les femmes avaient leurs coiffures, les hommes également. Durant la lutte contre la colonisation, la coupe afro fut notamment adoptée par des combattants éthiopiens en résistance contre l’occupation italienne de Mussolini. Les cheveux naturels et embellis de l’homme noir ont donc longtemps été valorisés, portés et encouragés dans l’histoire. Que dit l'Islam sur le sujet ? Religieusement, selon les textes de la tradition musulmane, il est rapporté dans plusieurs hadiths authentiques que le Prophète ﷺ portait parfois des tresses. D’après une tradition prophétique reconnue, lorsqu’il entra à La Mecque lors de la conquête, il était coiffé de quatre tresses. Le jurisconsulte médiéval Ibn al-Qayyim le décrit ainsi : « Sa chevelure descendait sous les oreilles sans pour autant atteindre les épaules [...] et il en faisait quatre tresses dès lors qu’elle devenait longue » (Zâd al-Ma‘âd). Les juristes musulmans ont ainsi admis qu’il est permis à l’homme de porter des tresses, à condition qu’elles ne soient pas identiques à celles des femmes et qu’elles n’impliquent pas une ressemblance avec les gens réputés pour leurs « mauvaises mœurs ». Or, historiquement, les coiffures afro ou tressées étaient portées par des nobles, des guerriers, des chasseurs ou des hommes respectés, et non par des « bandits » de grand chemin ou des individus associés à de « mauvaises mœurs ». Les cheveux longs, qu’ils soient lisses, bouclés ou crépus, ont été portés aussi bien par les hommes que par les femmes sans qu’il existe nécessairement de distinction stricte ni de réprobation systématique. Libération et revendication culturelle En islam, la question de laisser pousser ses cheveux relève donc des choses permises et dépend largement des usages et des coutumes. Aujourd’hui pour une nouvelle génération, détachée des stigmates coloniales, la coupe afro apparaît comme une forme de libération. Cette coiffure est revendiquée, paradoxalement, comme un symbole de fierté culturelle par lequel les personnes afro-descendantes relèvent la tête en assumant et en valorisant tout simplement une chevelure conforme à leur nature capillaire. Ibrahim MadrasDes vidéos de policiers comoriens coupant de force les cheveux de jeunes hommes ont récemment suscité l’indignation sur les réseaux sociaux. Ces pratiques, présentées comme récurrentes aux Comores et plus largement en Afrique, interrogent sur l’origine d’une stigmatisation des cheveux longs ou tressés chez les hommes noirs. Une perception qui ne repose pourtant ni sur des fondements historiques ni religieux.