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Mostafa al-Badawi : l'invisible nous gouverne

Mostafa al-Badawi : l'invisible nous gouverne

2026-07-20

Écrit par Mostafa Al Badawi

C'est la thèse de Mostafa al Badawi qui dans son livre "Les Mondes de l’Invisible", éd. Albouraq invite les lecteurs à une révolution métaphysique : replacer l'invisible au centre de nos existences.

Acter la clôture matérialiste du monde moderne n’a rien d’inédit. Matière partout, tout le temps, alpha et oméga d’une vision de la réalité si réduite qu’elle frise l’aveuglement. En revanche, rares sont ceux qui entreprennent, méthodiquement, de réhabiliter une cartographie du réel que la culture dominante a reléguée au rang de mythe, de folklore, ou pire, de « symptôme ». Dans Le Monde de l’Invisible, publié aux éditions Albouraq, Mostafa al-Badawi nous rappelle - avec un calme presque provocateur – notre capacité à capter cette « réalité supérieure ». Le cadre annoncé ressemble à une déclaration de guerre, sans cris : guerre au réductionnisme, à cette paresse métaphysique qui se croit scientifique parce qu’elle se contente de nier ce qui déborde les instruments. Car l’enjeu est là, dès les premières lignes : la modernité ne se contente pas d’être « sans religion », elle organise une désertion du sens, une fuite vers une liberté entendue comme désaffiliation de toute loi sacrée.

Une réalité cohérente

L’auteur - psychiatre et spécialiste de la spiritualité - ose en tirer la conséquence logique : lorsque la foi devient sentiment vague et la Loi révélée une option parmi d’autres, l’athéisme n’est plus seulement une position philosophique ; il se fait atmosphère, climat mental où l’invisible ne se pense même plus. Il faut donc réintroduire ces réalités insaisissables (rêves véridiques, visions, apparitions angéliques, vision divine et prophétique) comme des phénomènes religieusement attestés et métaphysiquement cohérents, plutôt que comme des curiosités marginales. Le texte est d’autant plus intéressant – et, disons-le, étrange pour l’esprit moderne –qu’il refuse le compromis habituel : celui qui concède au matérialisme le monopole du sérieux, tout en abandonnant l’Invisible aux marges de l’imaginaire. Non. Ici, l’invisible est structurel, constitutif, et l’auteur avance une idée qui déplace tout : le monde matériel n’est qu’une infime partie de l’univers ; l’absurde, ce n’est pas de croire au monde subtil, c’est de croire que le réel se résume à la matière.

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Le Monde des Similitudes

Pour reconstruire ce territoire, Mostafa al-Badawi convoque un concept central de la métaphysique islamique : alam al-Mithal, souvent rendu par « Monde des Similitudes » ou « monde imaginal ». On comprend immédiatement le geste : il ne s’agit pas d’ajouter une superstition de plus au musée du sacré, mais de proposer une ontologie intermédiaire, un plan du réel situé entre le monde corporel (mulk) et le monde spirituel pur (jabarut), où certaines réalités invisibles deviennent perceptibles en prenant forme. Le texte insiste : cette dimension n’est ni un rêve ni une hallucination ; elle est un monde de correspondances, où l’intelligible se vêt d’images adaptées aux perceptions humaines. C’est une théorie de la médiation : comment le spirituel, sans devenir matière, peut apparaître dans le sensible ; comment l’invisible, sans devenir fiction, peut se proposer en expérience. L’auteur opère quelque chose d’important : il relie la métaphysique à une phénoménologie. Il montre que la tradition ne parle pas seulement en concepts, elle parle en formes vécues, consciences intentionnelles. On devine, en filigrane, des parentés intellectuelles profondes. Le « monde imaginal », en Occident, a été rendu célèbre par Henry Corbin (à travers son mundus imaginalis), précisément pour éviter l’équivoque : ce n’est pas l’imaginaire au sens de fiction, c’est l’imaginal comme mode de réalité. Et dans le champ islamique, le concept travaille toute une lignée : d’Ibn Arabi (où l’imaginal devient un lieu d’apparitions et de dévoilements) à Suhrawardi (où l’intermonde est un axe de connaissance).

Le socle de la foi

L’auteur pointe cette contamination matérialiste généralisée du monde contemporain, qui abîme la religion de l’intérieur, car l’islam fait de la foi en l’Invisible (al-ghayb) un pilier. L’Invisible n’est pas un supplément mystique : c’est le socle. Mais attention : le livre refuse aussi la séparation moderne entre croyance et pratique. Il répète, comme une formule de fer : la foi en l’Invisible ne se dissocie jamais de la conformité à la Loi sacrée. Le problème moderne n’est donc pas seulement de ne plus croire ; c’est de croire au flou, puis de vivre comme si rien n’avait de conséquence.

Il y a là une tonalité qu’on pourrait rapprocher – toutes proportions gardées – de certains diagnostics de la tradition critique : quand René Guénon parlait du « règne de la quantité », quand Heidegger dénonçait la réduction de l’intelligence au calcul. Sauf qu’ici, la cible est précise : la rupture du lien entre monde, sens, et Révélation.

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Pourquoi lire ce livre ?

Parce qu’il répond à une anxiété contemporaine très spécifique : nous vivons saturés d’images, mais affamés de vision. Nous sommes autant goinfrés de récits qu’orphelins de cosmologie. Or l’ouvrage propose une réouverture : il dit au lecteur moderne (musulman ou non) qu’il existe une cohérence interne des phénomènes spirituels, une grammaire de l’invisible, et que l’Islam n’est pas seulement un ensemble de normes, mais aussi une théorie du réel plus vaste que le monde matériel.

L’auteur ne se contente pas d’une rhétorique du « croyez parce que c’est écrit ». Il aligne le Coran, la Sunna, les récits, les noms de commentateurs, de traditionnistes, de mystiques, et surtout il annonce un programme : commencer par le monde des rêves visionnaires, puis déplier le monde des similitudes, preuves à l’appui. Autrement dit : une pédagogie du subtil, étape par étape.

Le Monde de l’Invisible promet de rendre à l’esprit contemporain ce qu’on lui a confisqué sans bruit – non pas le goût du fantastique, mais le droit de penser que le réel ne s’épuise pas dans ce qu’on pèse ou quantifie.

Mostafa al-Badawi, Les Mondes de l’Invisible, éd. Albouraq, coll. « Je veux comprendre », 229 p., déjà disponible, 10 euros.


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