
2026-07-30
Écrit par Ibrahim Madras
Ancien auteur phare des éditions Nawa, dissoutes en 2021, Aissam Aït-Yahya signe, dans l’ouvrage collectif Nous, musulmans face aux lois de l’effacement », un chapitre consacré aux mécanismes étatiques et idéologiques ayant conduit - ces dernières années - aux dissolutions et fermetures administratives de plusieurs maisons d’édition musulmanes (et aux gels des avoirs de leurs fondateurs). Dans cet entretien, publié en deux parties, il revient de manière approfondie sur les ressorts politiques,historiques et symboliques de ces événements. Mizane.info : Dans cet ouvrage, votre texte se focalise spécifiquement sur le monde livresque et l’édition musulmane, qui a vu nombre de ses structures êtres dissoutes ou gelées ces dernières années. Votre titre est d’ailleurs très explicite à ce sujet : « Dissoudre le livre musulman : le bûcher laïc de la République islamophobe ». Dans un premier temps, pouvez-vous nous dire ce que signifie pour vous le « livre musulman » et le « bûcher laïc »? Aissam Aït-Yahya : On peut le comprendre comme un livre qui fait coïncider 3 conditions : L’auteur est musulman, le sujet est à relier avec l’Islam et/ou les musulmans, le lectorat cible est d’abord musulman ou aspirant à l’Islam. Ainsi pour moi, Livre, Libraire ou Maison d’Edition ne peuvent avoir l’adjectif “musulman”, sans ces trois critères. D’ailleurs, en réalité, le terme islamique est beaucoup plus adéquat pour qualifier toutes choses ou référents inanimés, n’ayant pas de volonté propre et de conscience, alors que musulman qualifie d’abord la foi d’un être animé doué de raison. Par exemple, on parle d’art islamique, car l’adjectif est relationnel, il exprime le lien avec la religion, la culture, la civilisation née de l’Islam. Mais en France, je remarque (par ma propre utilisation !) que l’adjectif musulman est préféré à celui d’islamique, car moins civilisationnel donc moins idéologique et politisable. Lire ici et là « art musulman » au lieu d’art islamique procède d’une sorte d’euphémisation, plus tolérable, plus fluide, comme libérée de sa matrice originelle, de l’Islam et de ses permissions et interdictions qui ont conditionné, paradoxalement, son émergence et ses spécificités. Cette digression permet justement de faire le lien avec le bûcher laïc. Le livre est un objet volontairement personnifié qui renvoie à la communauté musulmane, or j’ai préféré le terme bûcher qui rappelle l’inquisition chrétienne du moyen-âge, brûlant hérétiques et sorcières, à celui d’autodafé plus moderne ne concernant que les livres. L’adjectif laïc montre que, contrairement à ce que diffuse la mythologie républicaine française, la laïcité procède des mêmes ressorts de l’intolérance religieuse. Bien pire selon moi, car elle se pense elle-même comme l’affranchissement idéologique ultime du religieux, alors qu’elle n’en est qu’une de ses expressions lointaines et dégénérées. Pour finir, certes la république laïque contemporaine ne peut pas ériger de bûcher pour les hérétiques musulmans, elle ne peut pas organiser des autodafés de livre « musulman » sur la place publique, ni y installer de guillotines ; mais dissoudre et interdire permet symboliquement de le faire, tout en restant dans sa conscience fidèle à son idéal humaniste, c’est-à-dire, nous concernant, fidèle à ses illusions. 26 ouvrages parus (dont 8 de votre plume) et près de 50 000 exemplaires vendus, vous décrivez l’impact des éditions NAWA dans le paysage éditorial musulman comme une « irruption ouvrant la voie à de nouvelles publications et collections de maison d’édition…». Vous affirmez, sur le même ton, que « Nawa fut une révolution dans le champ de l’édition musulmane francophone ». Comment expliquez-vous le succès qu’a rencontré NAWA et l’engouement que cela a suscité ? Concernant les chiffres, tout est relatif. Mais si on considère que Nawa n’était pas une librairie, ni une entreprise, ni une maison d’édition en bonne et due forme, mais une petite structure associative d'édition, n’ayant aucun capital ni moyen financier, ni salarié, et dont les activités ne dépendent que de l’investissement personnel et du temps disponible de ces associés non professionnels, alors effectivement cela n’est pas négligeable et peut être décrit comme un succès. Celui-ci ne s’explique que par deux éléments : Le premier est simplement la demande du lectorat musulman dont l’âge et le développement intellectuel étaient arrivés à maturité. Pour notre génération, lorsque nous avons commencé ce projet éditorial, les livres d’initiation à l’islam et découverte, sur la pratique, la croyance et l’histoire étaient arrivés à une limite, en termes de qualité et de quantité. Les grandes productions théologiques classiques, toujours absolument nécessaires, sont très souvent théoriques, elles se répétaient, parfois jusqu’à 5 ou 6 éditions différentes d’une seule et même œuvre. De plus, beaucoup étaient inscrites dans un temps et dans un espace lointain, très abstraites, sans possibilité de faire le lien avec les réalités actuelles et ses préoccupations, celles de notre société, de notre époque et du monde dans lequel nous vivons. Même certains ouvrages contemporains disponibles n’étaient pas toujours à la hauteur pour expliquer, comprendre et assimiler la réalité mondaine avec une foi qui se veut orthodoxe, sans sectarisme, ni laxisme et extrémisme. Et je n’évoque même pas les ouvrages qui travestissaient la réalité pour la rendre conforme à la croyance musulmane, ou de ceux qui travestissaient l’islam pour le rendre conforme à l’ensemble des croyances, idées, tendances, cultures et systèmes contemporains. La deuxième raison de notre succès est donc justement l’originalité, la qualité et la pertinence de nos écrits. Il y avait le côté innovant : écrire sur des sujets et points de vue rares ou inexistants sur le marché francophone. Il y avait le coté audacieux n’hésitant pas à affronter idéologies, dogmes et croyances de tous bords, la volonté de réformer le discours musulman conformiste, sur les points théologiques, politiques et idéologiques. Le défi étant de laisser ensuite le soin au lectorat que nous visions de vérifier, discuter, questionner lui-même la pertinence et la justesse de nos analyses et thèses, par rapport à la croyance islamique traditionnelle et par rapport au contexte de notre réalité contemporaine. Car le lectorat que nous visions était celui qui justement avait les moyens de cet examen de critique scientifique et idéologique. Notre lecteur de base n’étant ni néophyte, ni celui ne disposant pas de capital intellectuel. La conjonction de ces deux éléments a permis le succès de Nawa. La dissolution administrative de NAWA survient en septembre 2021 pour « provocations à la discrimination, à la haine et à la violence ». Vous laissez entendre que vous vous attendiez à cette échéance et que votre fermeture forcée a sonné en quelque sorte comme une “alerte” pour les autres éditions et structures musulmanes. Quand et surtout pourquoi cette intuition a-t-elle germer dans votre esprit, plusieurs années avant ladite dissolution ? Pas exactement. Il faut distinguer deux choses tout en les liant : la dissolution de Nawa de manière individuelle, et la politique de répression collective anti musulmane dans laquelle elle s’inscrit. Ce que je pensais inévitable en étudiant la nature du système politique français, sa philosophie et son histoire, c’est bel et bien la logique politique républicaine et laïque qui se focalisera sur l’Islam et les musulmans de ce pays et les prendra fatalement pour cible. Pourtant, paradoxalement, il y avait encore cette pensée que, nous concernant précisément à Nawa, le fait d’écrire et de publier, attirera certes l’attention du Pouvoir sur nous, comme n’importe quels cercles de militants de l’extrême gauche à l’extrême droite, mais cela, sans aller à nous nuire directement. Cette idée n’était pas une naïveté de notre part, mais elle présentait le tort de croire que l’état profond et ses hommes politiques, aussi hostiles qu’ils pouvaient être à notre égard, auraient eu l’intelligence de ne pas s’en prendre ouvertement au livre, à l'Édition, à une liberté d’expression qui n’a jamais franchi le cadre de la légalité et dont les auteurs n’ont jamais commis de délits, ni appelé à en commettre. Nous avons eu tort sur ce point, et semblables à ces arabes de la jahiliyya (période préislamique) qui ont profané leur propre idole faite de farine séchée en la mangeant par faim, ils ont été capables de trahir leurs propres principes pour nous atteindre par hostilité, en nous prouvant, in fine, la valeur réelle de ceux-ci…Ce qui fait de cette dissolution, et des autres, un symbole absolu aujourd’hui largement vérifié, intériorisé et assimilé par la société civile de ce pays, musulmane ou non : c’est la fin de l’Etat de Droit que nous avions connu et le statut de sous-citoyenneté auquel nous sommes assignés. Or cela ne s’est pas réalisé subitement, mais tout s’est accéléré avec le macronisme. Cela nous évoque certaines périodes historiques, comme celle de la République de Weimar qui a précédé, préparé et facilité l’avènement d’Hitler et du Nazisme. Ce régime a méthodiquement voté les lois et les décrets qui ont préparé la société allemande à la gouvernance nazie : Loi pour la Protection de la République (RepublikSchutzgesetz) de 1922 et de 1930, Loi sur les publications de 1926, les décrets d’urgence de 1930 et 1932, l’utilisation extensive de l’article exceptionnel 48 de la Constitution. En 1933, Hitler avait déjà à sa disposition tous les outils politiques et juridiques, administratifs et policiers, pour liquider ce qui restait de démocratie et liquider ses rivaux politiques. Le parallèle est saisissant avec notre République : Loi renseignement de 2015, Décrets de 2020 autorisant le fichage des militants associatifs et politiques, Loi dite Sécurité Globale de Mai 2021, Loi contre le Séparatisme d'Août 2021, Loi Responsabilité pénale et intérieur de janvier 2022 qui renforce les pouvoirs de la Police, et dernièrement, Loi sur la présomption de légitime défense de juillet 2026… Le parallèle est encore plus pertinent quand nous savons que celle de Weimar restreignait les droits et libertés ou alors sévissait et punissait plus sévèrement les militants d’Extrême Gauche que ceux d’Extrême Droite. Renvoyons cela au deux poids deux mesures visible quotidiennement dans l’actualité politique, judiciaire et médiatique en France. Interdictions, restrictions, mesures d’exception et présomption de culpabilité pour les uns (nous en l’occurrence), garantie des droits, protection des libertés et présomption d’innocence pour les autres. J’arrête ici le parallèle qui a ses limites, le RN n’est pas le NSDAP, et les musulmans français ne sont pas des juifs allemands. Mais le Macronisme a bel et bien tout des pires aspects de cette république de Weimar, et qui prépare le pire en nous prenant constamment pour cible. Finalement, si la situation française actuelle paraît exceptionnelle, elle était en grande partie prévisible comme je l’avais décrite. Et quoiqu’il en soit, elle a suivi une évolution progressive, méthodique et d’une rigueur implacable. Au-delà des accusations idéologiques des autorités, liées à « l’apologie de la haine et de la violence », pour faire fermer les éditions NAWA, vous affirmez, de votre côté qu’il s’agissait plutôt « d’interdire aux musulmans toute possibilité d’expression politique contestataire ». Plus loin, vous décrivez « une peur profonde de ne plus avoir le monopole du Savoir et de la Connaissance ». En quoi la République Française serait-elle, à ce point, effrayée de voir sa minorité musulmane acquérir le Savoir et la Connaissance ? Cette question touche au cœur de la Modernité et de la sociologie politique. C’est, je pense, l'un des cœurs du problème intolérable que nous posons au système dominant. Les conditions de production de Savoir, de diffusion et d’acquisition des sciences sont, dans nos sociétés de la connaissance, un des éléments les plus fondamentaux pour comprendre la légitimation du pouvoir politique, l’imposition de son ordre et le consentement des dominés. La domination légale-rationnelle du pouvoir et de son administration que Weber avait décrite, ne peut se faire que par l’existence d’un monopole de la connaissance qui produit et avalise les conditions même de l’exercice de ce pouvoir. Dans un second temps, le pouvoir produit lui-même le savoir qu’il juge conforme à ses idéaux, il le renforce et il diffuse l’ensemble de la culture et des croyances associées à ce savoir pour assurer sa pérennité et sa reproduction. C’est ce que Foucault appelait le Régime de Vérité : le pouvoir de dire le vrai et le faux, le bon et le mauvais, l’acceptable ou non. Chez les Marxistes, le savoir et la connaissance sont naturellement issus de la classe dominante, et le savoir fabrique le consentement des dominés grâce à l’hégémonie culturelle théorisée par Gramsci. Et pour finir avec Bourdieu, l’imposition des valeurs, des significations et des connaissances se fait par une violence symbolique, celle des institutions. On peut multiplier les auteurs et les écoles, pour faire le constat suivant : une partie du savoir et la connaissance produite et diffusée est ce qui permet de consentir, de légitimer et de naturaliser (rendre normal et évident) un régime politique, à un instant T. Il ne s’agit pas de dire que tout savoir et connaissance ont un tel but, mais il suffit juste de dire que le pouvoir se sert d’une partie de ce savoir pour ce but précisément. D’ailleurs, même dans le Coran, nous retrouvons toujours cette liaison particulière entre Savoir et Pouvoir, ou inversement. {Voici qu’Allah vous a envoyé Saül (Tâlût) pour roi. Ils dirent : "Comment régnerait-il sur nous ? […] Il dit : "Allah, vraiment l’a élu sur vous, et a accru sa part quant au savoir (bastatân fil ‘ilm) »} (S2/V247). Le savoir fondant ici la condition de légitimité du souverain. Chez Soulayman, le savoir est l’instrument de domination du monde (An Naml/V16-17), chez Adam, il est sa condition de supériorité sur terre (S2/V31-33). Et il est même une justification de la tyrannie chez Qarûn, dans un sens qui ne déplairait ni à Machiavel et ni à Carl Schmitt : {Sois bienfaisant comme Dieu l’a été envers toi, et ne cherche pas point à corrompre la terre, car Dieu n’aime pas les corrupteurs’. Il dit ‘Tout cela ne m’a été donné qu’à cause de la science (‘ilm) que je possède}. En réalité, la République laïque et son élite politico-médiatique (les intellectuels organiques du système comme les nomme Gramsci) ne craignent pas que la minorité musulmane acquière le savoir et la connaissance qu’elle a institué sous contrôle, dans son cadre assimilation-consentement-reproduction. Seul le feraient et le font les franges les plus racistes qui ne tolèrent pas, dans l’absolu, l’ascension sociale du maghrébin et de l’africain et de toutes autres minorités racisées. Mais la véritable crainte est qu’elle acquiert les sources même de production et de diffusion du savoir et de la connaissance dans un nouveau cadre qui serait critique et contestataire du savoir « idéologique » dominant. Celui qui aura donc les moyens de concurrencer avec toute la force de la rationalité empirique et scientifique, le régime de vérité imposée, la légitimité de l’ordre politique et de ses règles, surtout de celles qui sont spécialement imposées aux musulmans. Quand le savoir et la connaissance deviennent indépendants, autonomes et libres, ils sont perçus comme une menace car pouvant remettre en cause l’hégémonie culturelle conformiste. D’ailleurs dans l’histoire européenne, très souvent la création des universités dites libres s’est d’abord réalisée contre l’Eglise et son hégémonie culturelle. Et à ce moment historique, savoir et connaissance ont servi le progressisme politique des pouvoirs qui ont cherché à réduire l’influence de la religion chrétienne. Ainsi à leur tour, quand des musulmans adoptent une démarche scientifique libre et indépendante, remettant en cause les dogmes dominants tout en produisant un savoir valide et pertinent selon les propres canons et normes du système : alors l’équation devient insoluble pour ce dernier et devient même un dangereux paradoxe. Les attaques du Macronisme envers les universités et le monde de la recherche en Sciences humaines, repaire de « wokistes ou d’islamogauchistes », témoignent clairement de cette fébrilité, et d’une situation où l’on sent une volonté claire de contrôle strict et de mise au pas du monde de la connaissance, propre à tout pouvoir autoritaire, mais qui ne peut politiquement pas encore franchir ce cap. A une échelle en dessous, il est plus simple et facile de s’attaquer aux éditions musulmanes, aux livres musulmans et à leurs auteurs, sous n’importe quels prétextes. Surtout si, comme nous l’avons fait, nous avons directement remis en cause le narratif laïco-républicain, ses mythes fondateurs et sa prétention à l’universalité, selon une perception islamique (et je préfère ici cet adjectif). Car ce savoir et cette connaissance permettent de défendre, d’argumenter ses positions et de critiquer et rejeter les autres : or c’est ce qui est absolument intolérable dans le cadre français. La laïcité française, son esprit progressiste républicain, c’est finalement le savoir et le pouvoir de critiquer, déconstruire et de moquer toutes les croyances et religions, mais non le droit et la liberté de faire l’inverse. Vous évoquez, en abordant les multiples lois votées ces dernières années visant spécifiquement la pratique de l’Islam et la visibilité des musulmans ainsi que les discriminations incessantes qui les accompagnent, qu’à vos yeux, la France n’a en fait « plus aucune réponse crédible et convaincante à donner aux questions existentielles » que pose la présence d'une nouvelle génération de musulmans français visible. Vous estimez que l’Hexagone utilise désormais « la force brute de celui qui a déjà perdu la bataille des idées ». Comment analysez-vous cette brutalité étatique des autorités face à ses propres citoyens nés et éduqués paradoxalement dans le pays « des lumières et des idées révolutionnaires » ? C’est multifactoriel. Si on réalise une analyse « toddienne », la première cause est sociologique, liée à l’histoire de l’immigration française. C’est l’arrivée à l’âge adulte des générations d’enfants issus de l’immigration (les derniers nés de la génération X et surtout la génération Y, premières au sens de plus importantes en nombre). On remarque aisément que tant que ces derniers étaient dans la minorité au sens civique (classés comme “jeunes issus de l’immigration”), les politiques étaient teintées de paternalisme et de gestion d’incivilités supposément liées à la délinquance des banlieues. Ce paternalisme oscille entre bienveillance d’une volonté d’intégration/assimilation mais aussi un paternalisme de répression, dont les brutalités policières et bavures qui ont jalonné les années 80 et 90 furent aussi une expression, la fermeté de l'État vu comme celle du père de famille. Tout change lorsque ces jeunes -qui ont été « jeunisés » le plus longtemps possible par le système politico-médiatique- vont se positionner politiquement, socialement et sociétalement, assumer pleinement leur qualité de français, revendiquer, critiquer, contester, dénoncer leurs conditions, mais aussi défendre leurs pratiques religieuses. Les partis politiques avaient d’ailleurs tenté d’endiguer et contrôler le phénomène en cooptant des hommes et femmes issus de la diversité dès les années 2000 qui firent leur entrée la première fois dans des gouvernements. Mais cela sans que ces « arabes et noirs de service » soient un vrai relai du pouvoir au sein de leurs communautés respectives. L’ascenseur social en France se faisant toujours au prix du sacrifice de son identité, il perdait en retour toute crédibilité. La structure politique du système républicain étant ce qu’il est, rigide, dogmatique, et même archaïque au vu de la réalité contemporaine, va opérer une mutation dans son approche de ces différentes problématiques. Ne pouvant, et ne voulant, avoir une approche pragmatique, il réactive son logiciel répressif qui était consubstantiel à son esprit républicain. Et pour ce faire, c’est à ce moment précis que va se produire le rapprochement et la conjonction de deux grandes traditions politiques françaises, qui quoique opposées, vont être de plus en plus unanimes sur la gestion du « problème musulman ». Le républicanisme laïc radical (et islamophobe) propre originellement à la Gauche, devenant réactionnaire, va avoir de plus en plus de proximités idéologiques avec le racisme décomplexé, traditionnellement issu de l’extrême droite (l’exemple le plus symbolique en est la Gauche « Charlie »). La « France en Danger », la « Laïcité en Danger », l’« Identité française en Danger », forment le triangle qui connecte une grande partie des élites politiques, médiatiques, intellectuelles et même économiques de ce pays. Or le macronisme est le moment historique où ces éléments non seulement entrent en contact, se nourrissent l’un et l’autre, mais surtout fusionnent. Nous concernant, l’Islamophobie de la Gauche laïque rencontre le Racisme de la droite identitaire en son « centre » : Macron. La situation devenant critique quand l'État républicain laïc lui-même montre la porosité et la synthèse de ces deux familles. Les hommes politiques au pouvoir n’hésitent pas à user d’un discours au vocabulaire teinté d’idéaux d’extrême droite, alors que ces derniers n’hésitent pas à se faire les hérauts de la laïcité républicaine. Dans le même temps, un autre paramètre majeur qui ne peut pas être oublié dans cette politique répressive : l’évolution politique tactique d’une partie des élites communautaires juives qui a débuté dès le milieu des années 90, en passant massivement de la Gauche (type PS) à la Droite, voire aujourd’hui jusqu’à cultiver une proximité avec le RN. Là aussi, constatant que ces français musulmans étaient massivement pro palestiniens et antisionistes, il y a eu la crainte de voir leur influence infléchir le soutien inconditionnel de la France à Israël (pour ne pas parler de soumission totale). L’exemple symbolique est encore une fois la position de son puissant lobby communautaire le CRIF qui, à partir de 2002 avec son président Roger Cukiermann, prend pour la première fois des positions publiques clairement anti-musulmanes, qui n’ont rien à envier à celle de l’extrême droite, actant cette évolution. Leurs puissants relais intellectuels, politiques et médiatiques vont constamment ériger l’islam et les musulmans en problème à solutionner pour la France (mais ici et surtout, pour le bien d’Israël…). La géopolitique internationale et ses implications terroristes en France vont accélérer et faciliter l’adoption de mesures radicales. Ainsi pour beaucoup d’acteurs et d’intérêts différents (on pourrait développer davantage), tout converge donc vers la mise en place d’une solution de répression politique, administrative et policière de la communauté musulmane française, perçue comme une menace à l’ordre établi. Cela en réactivant des pratiques coloniales, visant à indigéniser, soumettre, contrôler et même détruire la société civile musulmane au-delà de ce que permettait originellement l’Etat de droit et les principes « théoriques » de la Démocratie et de la République laïque. On le voit dès les années 2000, le terreau français était déjà prêt à voir germer les politiques anti-musulmanes. Au niveau national, nous avons eu la Loi de 2004 interdisant le hijab dans les écoles publiques, celle de 2010 concernant l’interdiction du voile intégral dans l’espace public, la tentative de la circulaire de 2012 voulant étendre l’interdiction du hijab aux parents accompagnateurs. Au niveau local, nous avons la première interdiction de se baigner en burkini en 2009, les premières polémiques concernant la restauration halal en février 2009 avec le maire PS de Roubaix qui réussit à empêcher l’implantation d’une boucherie halal, en octobre de la même année, Manuel Valls maire d’Evry avait lui aussi réussi à empêcher l’ouverture d’un commerce halal. Et finalement en 2011, Quick qui avait testé ses premiers fast-foods halal, avait dû faire machine arrière devant le tapage politico-médiatique organisé par les milieux islamophobes. Chose intéressante à noter, tous ces faits sont même antérieurs aux attentats terroristes : la prétendue justification de légiférer pour lutter contre l’intégrisme, l’extrémisme, ou l’islamisme qui nourrit le terrorisme, que nous avons entendu ici et là chez les islamologues de service, n’est pas liée à cette cause conjoncturelle, mais est belle et bien liée à un choix structurel qui avait débuté bien avant qu’ils aient eu lieu. A suivre... Propos recueillis par Ibrahim Madras pour Mizane info. À l'occasion de la parution de l’ouvrage « Nous, musulmans face aux lois de l’effacement », la rédaction de Mizane Info s’est entretenue avec l’un de ses co-auteurs, l’écrivain et intellectuel « sulfureux » Aissam Aït-Yahya.