
2026-06-24
Écrit par Fouad Bahri
Qu'est-ce qu'une religion ? Si vous posez la question à un catholique, il vous dira que la réponse à cette question se trouve dans la vie et le message du Christ tels que les apôtres et les évangélistes l'ont transmise. Si vous posez la question à un juif, il vous renverra certainement à l'Ancien Testament et plus précisément à la Torah qui sont les 5 premiers livres de la Bible, il vous parlera sans doute des dix commandements et insistera probablement sur la centralité de Moïse et sur celle de l'élection du peuple juif dans la transmission de la parole divine. Maintenant, si vous posez la question à un athée anticlérical, il vous dira assurément que la religion est un dispositif répressif fondée sur une aliénation humaine. On remarque déjà que la plupart des réponses répondent moins à ce qu'est une religion qu'à ce qu'est la religion, selon la perspective des fidèles ou des non croyants. Pour la plupart du grand public, la religion renvoie donc souvent aux trois grandes religions monothéistes, judaïsme, christianisme et islam, même s'il existe d'autres religions correspondant à d'autres traditions : l'hindouisme, le bouddhisme, le taoïsme, etc. Comment définit-on une religion ? Prenons une définition standard, celle du CNRTL. La religion est « l'ensemble des croyances relatives à un ordre surnaturel ou supra-naturel, des règles de vie, éventuellement des pratiques rituelles, propre à une communauté ainsi déterminée et constituant une institution sociale plus ou moins fortement organisée. » Mais que répondra un musulman à cette question ? Pour un musulman lambda, la religion renvoie à la révélation d'Allah, le Dieu unique du monothéisme, le Créateur, Seigneur et maitre des mondes, Rabbi al 'alamine. La religion est un ensemble de pratiques rituelles, la salat, le siyam, la zakat, le hadj, etc. Un ensemble de croyances et de dogmes comme l'unicité d'Allah, le jugement dernier, la résurrection, etc, etc. Et enfin des interdits et des prescriptions morales : ne pas manger de porc, ne pas boire d'alcool, dire toujours la vérité, distribuer équitablement les biens, veiller sur sa famille, être juste, etc. Cette réponse est globalement conforme à la définition d'une religion. On y retrouve, les croyances, les rites, on y retrouve implicitement la notion de communauté, la oumma, parce qu'il n'y a pas de religion sans communauté, certains rites étant collectifs. Mais la religion est-elle seulement ceci ou cela ? C'est pour tenter de répondre à cette question que je me suis lancé dans un travail de réflexion et d'écriture qui a mené à la publication de cet ouvrage "La relationalité de l'islam, une métaphysique du lien" publié aux éditions Albouraq. Le point de départ de ce travail a été une réflexion sur cette idée fondamentale qui définit l'essence de la religion : la religion est ce qui relie l'Homme à Dieu. C'est la fonction essentielle et fondamentale de la religion. Une religion qui ne relie pas l'Homme à Dieu est une fausse religion ou n'est pas une religion. La religion est donc une relation, et pas n'importe laquelle, on peut dire que c'est la relation suprême et à ce titre qu'elle est ou devrait être le modèle de toutes les relations. Cette idée de la relation religieuse, est conceptualisée dans le terme de relationalité. La relationalité est un concept qui définit les significations, les formes et les finalités de cette relation de l'Homme à Dieu. On retrouve cette idée dans l'étymologie du mot religion. Il y a deux étymologies dérivées de religere ou religare, qui signifie en latin relier ou relire, relire étant une sous-catégorie de relier. Mais cette idée est-elle seulement propre aux langues latines ou européennes, ou est-elle universelle ? L'islam est-elle une religion de la relation ? En arabe, le mot din veut dire religion, rétribution, coutume, tradition, manière de se comporter, obligation, devoir selon l'une des formes dérivées de la racine, DAYANA qui a donné le mot dette (DAYN) c'est à dire obligation ou devoir, culte dû également. L'idée de relation est ici implicite. Il n'y a pas d'obligation ou de culte ou de rétribution sans relation. L'islam n'est pas une religion individualiste ou fondée sur une subjectivité abstraite, mais sur une relation réelle du fidèle à Dieu et des fidèles entre eux. Qu'est-ce que cela signifie de dire que la religion est une relation ? Cela implique de sortir de sa propre individualité. Le salut se construit toujours au minimum à deux, Dieu et son serviteur, et au maximum avec tous, la oumma et même par extension l'humanité puisqu'une tradition prophétique nous enseigne que l'humanité est embarquée dans un seul bateau et qu'une partie de l'équipage, souhaitant s’approvisionner en eau, mettra en danger l'ensemble des passagers en perçant un trou dans le navire si l'autre partie ne l'en empêche pas. Notre sort est donc lié. Comment cette relation de l'Homme à Dieu se manifeste-t-elle ? Quelles en sont les formes ? La prière est la forme la plus essentielle de la relationalité. En islam, la prière est le seul pilier obtenu au Ciel au cours de l'ascension du Prophète. Ce n'est pas un hasard. Bien accompli, avec toute la concentration et l'amour possible, la prière nous élève jusqu'aux portes de l'Infini divin. Salat est sémantiquement lié et dérivé de Sila qui veut dire le lien. La relationalité de la prière est aussi une relationalité dialogique, elle instaure un dialogue, une discussion avec Dieu comme le souligne une tradition prophétique à propos de la Fatiha, cette sourate qui ouvre le Coran et que le fidèle se doit obligatoirement de réciter dans toutes ses unités de prières. Chaque verset de la Fatiha prononcé par le fidèle est accompagné d'une réponse céleste de Dieu lui-même. La prière relie bien l'Homme à Dieu, et étant donné qu'il n'y a pas de religion sans prière, ne serait que par la prière seule, la religion relie bien l'Homme à Dieu. Autre aspect : l'islam est une religion du 'aql. Sur le plan juridique, toute personne qui perd l'usage de son 'aql devient irresponsable de ses actes devant Dieu. Le Coran évoque dans de nombreux versets l'importance du 'aql, notion différemment traduite par l'intellect, la raison, l'intelligence, etc. La racine 'Aqala signifie faire le lien, c'est à dire relier, et dans ce contexte cela signifie comprendre. Il faut souligner deux choses : il y a une dimension de la liaison qui est verticale et une autre qui est horizontale. La liaison verticale implique l'Homme et Dieu. Elle est intérieure, de nature spirituelle, elle mobilise le coeur, la sincérité de l'intention, la volonté de faire de sa volonté notre volonté. Ce que les maîtres spirituels de l'islam appellent l'extinction ou encore sur le plan métaphysique al Ahadiya. La liaison horizontale prend une forme extérieure, elle se manifeste dans le monde des hommes. Elle est l'expir de la miséricorde divine, la traduction de la justice réelle, le déploiement de l'amour et de la générosité, la transmission du savoir et de la sagesse. Le partage de la zakat (aumône purificatrice), la justice d'une décision, l'ouverture d'une bibliothèque ou d'une école, d'un hôpital ou d'une entreprise équitable, la transmission d'une éducation sage, et bien d 'autres formes encore sont l'illustration de cette liaison horizontale de la relationalité de l'islam. Dieu n'est pas une entité extérieure au monde, Dieu est dans le monde. Dieu n'est pas seulement transcendant, al Akbar, al ‘Ali wal Mouta'ali. Il est aussi immanent, Il est le proche, al Qarib. Si Dieu n'est pas en toute chose, toute chose est en Dieu. Il est Al Wassi', l'Englobant. Puisque le monde est en Dieu, alors c'est qu'il existe une manière religieuse de croire et de pratiquer sa foi avec les Hommes. Le bon comportement, l'action intelligente, la production du savoir, la mobilisation pour œuvrer contre les formes d'injustices sociales, la protection des personnes en situation de faiblesse sont autant de manières d'accomplir cette liaison horizontale au Divin. Il s'agit donc d'une relation triangulaire. Dire cela c'est aussi relever que bien trop souvent, les Hommes croient et ne pratiquent pas, c'est à dire finalement ne croient pas en la vérité ou au bienfait de ces pratiques auxquelles ils n'accordent pas assez d'importance pour les appliquer à moins que ce ne soit par faiblesse. Cela est particulièrement vrai sur le plan collectif, car cela revient à nier par nos actes ce que nous affirmons par nos bouches lorsque nos actes ne sont plus conformes, voire contraires à nos principes. Mais sur le plan strictement individuel, tout est affaire de cheminement, de progression, de recul, et de retour vers Dieu. Personne n'est juge de personne car, dit le Prophète, « tous les fils d'Adam sont des pécheurs et le meilleur d'entre eux est celui qui fait retour vers Dieu ». L'islam n'est pas une religion puritaine, ni une religion du ressentiment. C'est une religion du pardon et de l'élévation, une religion de l'unicité absolue.Dans la relationalité de l'islam, j'ai identifié plusieurs formes de relationalité selon le champ d'étude éthique, théologique, politique ou social, métaphysique ou spirituel. Toutes ces formes sont illustrées par des textes sources de l'islam. Sept différentes formes de relation sont présentées dans ce livre : la relation d’identification, la relation de complémentarité, la relation d’opposition, la relation par contraste, la relation de mutualisation, la relation analogique, la relation de correspondance. A ces formes s’ajoutent des types ou des modes particuliers de déclinaison de cette règle ontologique qu’est la relationalité. Ces modes sont la relationalité opérative à propos des rites, la relationalité divine à propos des noms et attributs, l’éthique de la relationalité par réciprocité à propos de la morale, la relationalité religieuse ou encore les piliers de la relationalité. A titre d’exemple, voici deux formes typologiques de relation que l’on retrouve dans le Coran. « Si Dieu ne repoussait pas les hommes les uns par les autres, la corruption se serait répandue sur la Terre. Mais Dieu est plein de faveur et de bonté envers les mondes » (2, 251) وَلَوْلَا دَفْعُ ٱللَّهِ ٱلنَّاسَ بَعْضَهُم بِبَعْضٍ لَّفَسَدَتِ ٱلْأَرْضُ وَلَٰكِنَّ ٱللَّهَ ذُو فَضْلٍ عَلَى ٱلْعَٰلَمِينَ Et dans un autre verset : « Si Dieu ne repoussait pas certains peuples par d’autres, les ermitages auraient été démolis, ainsi que des synagogues, des oratoires, des mosquées où le Nom de Dieu est souvent invoqué. » (22, 40) Ces deux signes coraniques traduisent une relation d’opposition entre des formes antagonistes produisant soit le conflit, cette modalité négative de retour à l’unité par la victoire et la prédominance d’un des deux termes sur l’autre, soit l’équilibre des forces. Cet équilibre est le fondement de l’unité globale de la création dans la mesure où les pôles, les deux extrémités de la création et ce qui se trouve entre eux, symbolisent la totalité de la création. Quand la relation d’opposition débouche sur un équilibre, elle conduit à une relation qui est d’une certaine manière complémentaire. L’ordre général, étant tributaire d’un équilibre des forces, va garantir la relative complémentarité des acteurs et prémunir le monde d’une suprématie irrémédiable de l’un sur l’autre, suprématie synonyme de corruption et de destruction. On en a eu un exemple historique au 20e siècle au moment de la guerre froide, entre les Etats-Unis et l’Union soviétique, une période qu’on a appelé la coexistence pacifique fondée sur la dissuasion nucléaire. Le conflit, ou la mise à l’épreuve, est un mode relationnel propice à la fonction de discernement portée par le Coran (al-Furqan). Le bien doit être distingué du mal, le vrai du faux, le juste de l’injuste, la réalité de l’illusion et la voie qui mène à la droiture doit être distinguée de celle qui égare l’Homme loin de sa nature et de sa prédisposition spirituelle. C’est dans cette distinction et dans le choix humain qu’elle rend possible, que l’Homme peut mettre en œuvre sa propre liberté, éprouver sa responsabilité et accomplir sa destinée.Autre forme de relation que nous mentionnerons est la relation par contraste. Elle consiste à valoriser deux éléments en les confrontant l’un à l’autre. La différence étant que contrairement à la relation d’opposition, la finalité de la relation par contraste est la conversion de l’un des deux termes à l’autre, conversion rendue possible par la force du contraste véhiculé par cette forme. La relation par contraste est énoncée par le signe coranique suivant : « Rends le bien pour le mal et tu verras celui dont une inimitié te séparait de lui se transformer en ami et protecteur chaleureux. » (41, 34). وَلَا تَسْتَوِى ٱلْحَسَنَةُ وَلَا ٱلسَّيِّئَةُ ٱدْفَعْ بِٱلَّتِى هِىَ أَحْسَنُ فَإِذَا الَّذِي بَيْنَكَ وَبَيْنَهُۥ عَدَاوَةٌ كَأَنَّهُۥ وَلِىٌّ حَمِيمٌ Le contraste de la réponse du bien au mal reçu provoque ainsi la conversion du terme antagoniste et élève les deux termes à une relation de proximité correspondant elle-même à l’accomplissement du principe de l’unité réalisé et obtenu à travers cette relation. Rendre le bien à un mal reçu exige beaucoup de force et de confiance en soi, cela implique un travail de purification régulier et approfondi de l’âme, de l’ego et du cœur. Cette pratique nécessite de saisir la valeur réelle du Bien et cette saisie n’est possible que par l’expérience vécue et ressentie en soi-même de ce Bien. Ce n’est que parce que l’Homme est capable de se hisser vers la force du Bien qu’il peut endurer jusqu’à une certaine limite la malveillance des autres, si tant est qu’il ait su cultiver la patience, l’endurance et même la belle patience, la patience de Yaqoub (Jacob), assabrou al jamil (la belle patience) comme l’appelle le Coran. Cela nous enseigne que la patience est une beauté. Elle embellit l’épreuve, elle embellit l’action et elle provoque même des miracles, à l’image de cette conversion du Mal au Bien que nous venons de voir dans cette forme de la relationalité par contraste. Fouad BahriQu'est-ce qu'une religion ? La réponse à cette question peut paraître évidente au point où on pourra se demander quel est l'intérêt d’une telle question. Et pourtant, tout le monde a sa propre réponse à cette question et ces réponses ne sont pas toujours homogènes. Voici le texte d'une conférence de Fouad Bahri prononcée sur le même thème à l'occasion dune présentation de l'ouvrage "La relationalité de l'islam" (édition Albouraq).