
2024-01-09
Ăcrit par Redaction
Nous avons vu que le Nom AllĂąh peut ĂȘtre conçu comme un nom propre sans Ă©tymologie dĂ©signant alors lâEssence pure. ConsidĂ©rĂ© comme dĂ©rivĂ©, il contient, Ă travers les trois radicaux relevĂ©s plus haut, des allusions Ă la MajestĂ© de lâEssence, suggĂ©rĂ©e par le dĂ©sert (al-mĂźlĂąh ; racine W.L.H. ) et ses diffĂ©rents aspects : le soleil (al-ilĂąhah ; racine âA.L.H. ), la chaleur du soleil (al-ulĂąhah : mĂȘme racine), le mirage (al-lawh ; racine : L.W.H. ), lâeau qui sâen va du cĂŽtĂ© du dĂ©sert et sây perd (al-mĂ»lah ; racine W.L.H. ). La comparaison entre lâaspect rĂ©ducteur des Noms de MajestĂ© et le dĂ©sert est frĂ©quente dans toutes les doctrines initiatiques, car lâextinction quâelles exigent est le passage obligĂ© avant toute ârĂ©alisation descendanteâ ou âmissionâ, comme lâattestent, par exemple, les passages au dĂ©sert des HĂ©breux, de saint Jean-Baptiste, de JĂ©sus, et du ProphĂšte Muhammad25. Ce sujet est souvent abordĂ© par les grands spirituels26. Lâeau qui se perd dans le dĂ©sert reprĂ©sente bien sĂ»r la vie27, et âLe Vivantâ (Al-Hayy), Ă©tant le premier Nom de lâEssence dans le processus de Son auto-manifestation, devient le dernier lors de la rĂ©intĂ©gration dans lâUn-sans-relation (al-Ahad), dont nous avons montrĂ© lâĂ©quivalence avec lâidĂ©e de Non-Ătre chez RenĂ© GuĂ©non28. Rappelons quâĂ lâidĂ©e de vie Ibn âArabĂź associe parfois, de maniĂšre exceptionnelle, lâIntellect premier29, et nous retrouvons ainsi la notion de âperte de lâintellectâ signalĂ©e plus haut30. La SakĂźnah Le verbe âAliHa a le sens de âse rĂ©fugier chezâ. Ar-RĂązĂź, lorsquâil Ă©voque ce fait, emploie le synonyme SaKaNa ilĂą, âse retirer dans un lieu pour sây reposerâ, qui a lâavantage de suggĂ©rer un rapprochement avec la doctrine de la SakĂźnah, la âGrande Paixâ, rĂ©sultant de la PrĂ©sence immanente dâAllĂąh31. Il nâa peut-ĂȘtre pas pris ce terme par hasard parmi dâautres synonymes possibles, et, pour justifier son choix, il ajoute : « En effet, les intellects ne se reposent que dans Son Invocation (fĂź Dhikri-Hi) et les Esprits ne sâĂ©lĂšvent que par Sa Connaissance »32 : tous les termes techniques employĂ©s ici renvoient Ă la doctrine de la SakĂźnah, dâautant plus que âAliha a le sens dââapporter la protection et la sĂ©curitĂ©â, ce qui est une fonction bien connue de la âPrĂ©sence rĂ©elleâ dâAllĂąh. Ă cela il faut ajouter les idĂ©es de âse situerâ, âse tenir dans un lieuâ (racine âA.L.H.), qui renvoient aux idĂ©es dââarrĂȘtâ, de âreposâ (sukĂ»n), et Ă celle de lââhabitationâ de Dieu parmi les hommes par la prĂ©sence de Sa Maison33. Le dĂ©passement de lâintellect créé Câest un sens commun aux racines âA.L.H . et W.L.H. Il est exprimĂ© de diffĂ©rentes maniĂšres : nous venons de voir que pour Ar-RĂązĂź, lâintellect créé34, dont la fonction est de distinguer les choses et de faire apparaĂźtre sans cesse les liens entre elles35, âse reposeâ dans le âDhikr dâAllĂąhâ, donc dans la PrĂ©sence divine unifiante, ce qui est une maniĂšre de dire quâil perd sa raison dâĂȘtre en tant que tel, et quâil âsâĂ©teintâ selon ses modalitĂ©s conditionnĂ©es â ou est transformĂ©36 â dans lâUnitĂ© de la DivinitĂ©37. Ce dĂ©passement peut ĂȘtre conçu sous un autre rapport : lâintellect créé mis en âprĂ©senceâ de la DivinitĂ© est pris par la âstupĂ©factionâ (al-walĂąh, de la racine W.L.H.) qui est expliquĂ©e comme la perte de la raison ou de lâintellect (dhahĂąb al-âaql), Ă cause de lâahurissement (tahayyur) qui sâensuit38. Puissance crĂ©atrice et Puissance dâillusion Les racines que nous avons retenues plus haut contiennent un certain nombre de sens en rapport avec les notions hindoues de Shakti et de MĂąyĂą, la premiĂšre dĂ©signant la Puissance de manifestation du Principe, et la seconde, son âArtâ, origine de lâillusion39. Le verbe lĂąha, qui provient de L.W.H., signifie â brillerâ40, et sâapplique plus particuliĂšrement au mirage du dĂ©sert. Mais il contient aussi lâidĂ©e de âcrĂ©erâ, et le substantif correspondant al-lĂąha est un synonyme dâal hayyah, le serpent41. Lâensemble symbolique peut sâinterprĂ©ter ainsi : si, comme nous lâavons dit dans un paragraphe prĂ©cĂ©dent, le dĂ©sert reprĂ©sente la MajestĂ© et lâinaccessibilitĂ© de lâEssence, le mirage brillant, quant Ă lui, exprime lâeffet dâillusion de la puissance crĂ©atrice du Principe ; câest MĂąyĂą inhĂ©rente Ă Shakti, et plus particuliĂšrement Ă kriya-Shakti42. La doctrine de MĂąyĂą est encore prĂ©sente dans une autre racine quasiment identique Ă la prĂ©cĂ©dente : L.Y.H., rendant, Ă travers le verbe LĂąHa, lâidĂ©e dââĂ©lĂ©vationâ, et signifiant aussi âĂȘtre couvertâ, âcachĂ© sous un voileâ, autres notions que lâon peut aisĂ©ment rapprocher de celle de MĂąyĂą43. La plupart des notions abordĂ©es ici se trouvent rĂ©unies dans un verset que Michel VĂąlsan considĂ©rait comme Ă©tant lâexpression de la doctrine de MĂąyĂą dans le Coran : « Et ceux qui sont voilĂ©s, leurs actes sont comme un mirage dans une plaine que lâassoiffĂ© estime ĂȘtre de lâeau, jusquâĂ ce quâil y soit arrivĂ© et lâait trouvĂ©e rien : il trouve AllĂąh Ă sa place » (Cor. 24, 39). Dans ce contexte gĂ©nĂ©ral, la mention du serpent44 est aussi particuliĂšrement adĂ©quate pour exprimer des aspects de la Shakti, tant sous le rapport macrocosmique que microcosmique ; elle est KundalinĂź, âlâEnroulĂ©eâ, qui âvoileâ Shiva de ses trois anneaux et demi, Lui, le non-agissant qui, uni avec Elle, produit le monde45. Quand, au contraire, le monde est ârĂ©sorbĂ©â, Elle est le gigantesque serpent sans fin (ananta) flottant sur lâocĂ©an illimitĂ© et sur lequel repose Vishnu. Elle reprĂ©sente alors le rĂ©sultat âarrĂȘtĂ©â, ou âenroulĂ©â, des âimpressions rĂ©siduellesâ du cycle passĂ©, qui deviennent les potentialitĂ©s amenĂ©es Ă se âdĂ©roulerâ lors du cycle futur46. Dans lâhomme, elle est encore KundalinĂź, lâĂ©nergie endormie Ă la base de la colonne vertĂ©brale, Ă©nergie qui, par son âĂ©veilâ mĂ©thodique, peut amener lâinitiĂ© Ă la DĂ©livrance. Il faut rappeler ici le rapport quâĂ©tablit Ă ce propos RenĂ© GuĂ©non entre la Shakti et la Shekinah de la Kabbale47, qui « est la mĂȘme chose » que la SakĂźnah islamique48, que certaines traditions arabes reprĂ©sentent sous une forme serpentine et circulaire, en particulier en rapport avec lâĂ©tablissement de la Kaâbah qui est fondĂ©e sur sa mesure. Le âJeuâ divin Un passage du Livre du Nom de MajestĂ© : âAllĂąhâ dâIbn âArabĂź, accompagnĂ© des gloses appropriĂ©es de Michel VĂąlsan, comporte certaines allusions subtiles qui demandent Ă ĂȘtre relevĂ©es et commentĂ©es49 : « Les lettres du Nom (considĂ©rĂ©es selon leur symbolisme des degrĂ©s fondamentaux de lâExistence universelle) se rĂ©duisent (Ă trois : lĂąm, hĂą et wĂąw) ; â le lĂąm correspond au monde intermĂ©diaire qui est le barzakh, lââintervalleâ, chose purement conceptuelle ou intelligible (maâqĂ»l) ; â le hĂą correspond au CachĂ© ou Non-manifestĂ© (el-Ghayb) ; â le wĂąw correspond au Monde visible ou manifestĂ© (âĂąlamu-sh-ShahĂądah) »50. Une certaine logique voudrait que ces lettres se prĂ©sentent dans lâordre suivant : hĂąâ, pour le non-manifestĂ©, lĂąm pour lâintermĂ©diaire et wĂąw pour le manifestĂ© ; mais il faut bien comprendre ici que si le lĂąm nâapparaĂźt pas en premier, la distinction entre non manifestĂ© et manifestĂ© nâa pas lieu dâĂȘtre, car cette lettre, qui a ici fonction dââisthmeâ, reprĂ©sente souvent, entre autres, la science distinctive ou la possession (li veut dire : âpourâ) et marque ainsi lâorigine dâune dualitĂ© apparente. Or, lĂąm, hĂąâ et wĂąw, Ă©crits dans cette disposition, qui est celle donnĂ©e par le Shaykh al-Akbar, forment le mot lahw, qui est sĂ©mantiquement intĂ©ressant. Le verbe lĂąha qui lui correspond signifie : âjouerâ, âsâamuserâ, âse divertirâ, âjouirâ, âtrouver du plaisirâ, âoublierâ, âconsolerâ. Le substantif lahw exprime, quant Ă lui, le jeu, la distraction, la jouissance, la consolation, le plaisir. Ce terme est employĂ© dans le Coran dans des contextes dignes dâintĂ©rĂȘt qui correspondent assez bien Ă ce que lâHindouisme dit de lâhomme non dĂ©livrĂ©, qui est le âjouetâ de MĂąyĂą sous son aspect de âpouvoir dâillusionâ. La âvieâ, surtout celle dâici-bas, est considĂ©rĂ©e dans plusieurs versets comme occasionnant une âdistractionâ : « Sachez que la vie de ce bas monde est jeu (laâib) et distraction (lahw) » (Cor. 57, 20)51. Elle est la cause dâillusion, mĂȘme pour ceux qui participent, dans une certaine mesure, Ă une voie traditionnelle : « Laisse ceux qui ont pris leur religion comme jeu (laâiban) et distraction (lahwan), et que la vie de ce bas monde a illusionnĂ© ! » (Cor. 6, 70). Ce dĂ©faut de concentration peut venir du dĂ©sir attachĂ© Ă la multiplicitĂ© : « Vous a distrait (alhĂąkum) la rivalitĂ© dans la recherche de lâabondance » (Cor. 102, 1), et il sâoppose naturellement au dhikr, Ă lâinvocation : « Ă vous qui avez la foi, que ne vous distraient (lĂą tulhikum) pas vos biens et vos enfants de lâinvocation dâAllĂąh ! » (Cor. 63, 9), « Il y a des hommes quâaucun commerce ou contrat ne distrait (lĂą tulhihim) de lâinvocation dâAllĂąh » (Cor. 24, 37) ; ce Ă quoi fait Ă©cho : « Dis : âce qui est chez AllĂąh est meilleur que la distraction (al-lahw) et le commerceâ » (Cor. 62, 11)52. Le dĂ©sir de jouissance et lâespoir de rĂ©aliser des possibilitĂ©s non Ă©puisĂ©es sont, dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, le moteur de lâillusion : « Laisse-les manger et jouir ; lâespoir les distrait (yulhihimu), et (finalement) ils sauront ! » (Cor. 15, 3)53. Ces quelques exemples montrent que le terme lahw sâinscrit dans un contexte gĂ©nĂ©ral oĂč sont regroupĂ©es les notions de jeu, de multiplicitĂ©, de dĂ©concentration due Ă lâactivitĂ© âintĂ©ressĂ©eâ. Il synthĂ©tise pour lâhomme ignorant toute la vanitĂ© de son point de vue individuel subjuguĂ© par le dĂ©sir. En mĂȘme temps, le remĂšde pour sortir de cet Ă©tat est indiquĂ©, directement ou indirectement : câest la concentration par le dhikr sur lâUnitĂ© dâAllĂąh54. Mais, ne lâoublions pas, ce mot, dans le texte dâIbn âArabĂź, est intĂ©grĂ© dâune certaine maniĂšre au Nom AllĂąh55, ce qui signifie que la racine de cette illusion, de ce âjeuâ, se trouve non pas dans le Principe suprĂȘme Lui-mĂȘme, mais dans une certaine maniĂšre de considĂ©rer la puissance crĂ©atrice de Sa Fonction de DivinitĂ©, dĂ©signĂ©e, rappelons-le, par un aspect du Nom AllĂąh56. En ce sens, les Noms divins, qui forment eux-mĂȘmes le âtissuâ de cette fonction relative, âvoilentâ la RĂ©alitĂ© de lâEssence, et sont ensuite voilĂ©s par leurs propres effets pour les ĂȘtres manifestĂ©s, qui eux-mĂȘmes font partie de ces effets. On peut citer Ă cet Ă©gard un passage dâIbn âArabĂź expliquant quâAllĂąh a donnĂ© Ă lâavance, par MisĂ©ricorde, certaines âexcusesâ au croyant qui, Ă la question : « Quâest-ce qui tâa illusionnĂ© Ă propos de ton Seigneur TrĂšs-GĂ©nĂ©reux ? » (Cor. 82, 6) pourra rĂ©pondre : « Ta GĂ©nĂ©rositĂ© mĂȘme ! »57. Bien sĂ»r, la notion de âJeu divinâ nâest pas aussi clairement prĂ©sente dans les conceptions islamiques que dans celles de la tradition hindoue58 et, au premier abord, elle en semble mĂȘme exclue par des passages coraniques comme : « Nous nâavons pas créé le Ciel et la Terre et ce qui est entre eux (comme des) joueurs (lĂąâibĂźn) » (Cor. 21, 16), oĂč le âjeuâ sâoppose Ă la Sagesse ; mais si lâon dĂ©finit le âjeuâ comme diffĂ©rent « du âtravailâ en ce quâil est une activitĂ© spontanĂ©e, qui nâest due Ă aucun besoin et nâimplique aucun effort », on reconnaĂźtra, en contexte islamique, que cela « convient aussi parfaitement que possible Ă lâactivitĂ© divine »59, comme beaucoup dâaffirmations traditionnelles le confirment60. Le Dhikr par le Nom âAllĂąhâ Si lâon devait rĂ©unir la somme des documents concernant les modalitĂ©s du dhikr en Islam en gĂ©nĂ©ral et dans le Taçawwuf en particulier, la moisson serait impressionnante, et il est certain que le Nom AllĂąh y tiendrait une place de choix, puisquâil fait partie des vocables incantatoires frĂ©quemment utilisĂ©s, avec la formule LĂą ilĂąha illĂą-LlĂąh et le pronom Huwa61. Sâil est incontestable, dans la perspective gĂ©nĂ©rale des MaĂźtres soufis, que le dhikr transmis personnellement Ă un disciple, avec les techniques et le contrĂŽle initiatiques correspondants, sont les plus efficaces et les plus sĂ»rs, il nâen reste pas moins que les injonctions coraniques concernant cette pratique sont gĂ©nĂ©rales et sâadressent Ă tous les croyants : « Ă vous qui avez la foi, invoquez AllĂąh par une invocation frĂ©quente (ou rĂ©pĂ©tĂ©e) » (Cor. 33, 41)62 ; « Dans des demeures, AllĂąh a donnĂ© la permission quâelles soient Ă©levĂ©es, et quâon y invoque Son Nom » (Cor. 24, 36)63 ; « Dis : âAllĂąhâ, puis laisse-les Ă jouer dans leur pataugeage » (Cor. 6, 91). Quelles que soient les interprĂ©tations que lâon donne Ă ses versets, le sens le plus direct indique incontestablement la possibilitĂ©, pour tout croyant, dâinvoquer par le Nom « AllĂąh » ; câest mĂȘme un Ordre divin ! Nous avons fait, au tout dĂ©but de notre Ă©tude, une remarque concernant lâadĂ©quation entre la façon de considĂ©rer le Nom AllĂąh comme ayant ou non une Ă©tymologie, et ses conceptions mĂ©taphysiques et initiatiques. Ce Nom a, en effet, lâavantage dâĂȘtre une synthĂšse permettant dâintĂ©grer nâimporte quelle rĂ©alitĂ© relative, prise comme point de dĂ©part, Ă la rĂ©alitĂ© divine correspondante64. Son aspect de âFonction de DivinitĂ©â aide lâinvocateur Ă avoir, dans un premier temps, un repĂšre possible dans sa concentration, car il peut sâorienter vers âquelque choseâ et, comme Nom propre de lâEssence, il dĂ©bouche nĂ©cessairement sur la rĂ©alisation mĂ©taphysique suprĂȘme65. Pour finir, nous nous arrĂȘterons sur une certaine correspondance du dhikr avec la physiologie humaine66. Il est facile de constater les relations Ă©videntes entre le dhikr par le Nom Huwa et les modalitĂ©s de la respiration avec laquelle il sâidentifie pratiquement. Il y a, dans ce dernier cas, un rapprochement incontestable Ă faire avec certaines techniques de yoga ou dâautres modes de rĂ©alisation extrĂȘme-orientaux, comme ceux mis en Ćuvre dans le Zen ou le TaoĂŻsme, et qui utilisent la maĂźtrise du souffle. Le Nom AllĂąh, quant Ă lui, participe, dans sa prononciation, Ă la fois du battement du cĆur et de la respiration, ce en quoi Il intĂšgre, dâune certaine maniĂšre, le dhikr Huwa, ce que suggĂšre le texte dâIbn âArabĂź67. Il rĂ©unit donc les deux fonctions vitales les plus importantes, ce qui nous ramĂšne Ă son caractĂšre de synthĂšse sur lequel nous avons insistĂ© au cours de cette « Introduction »68. Max Giraud Notes : 22 - Cf., par exemple, Ar-RĂązĂź, TraitĂ©, Vol. 1, p. 233, et JandĂź, Sharh Fuçûç al-Hikam, p. 35. 23 - HĂą, avec une vocalisation en Ăą allongĂ©e, entre dans la composition de plusieurs pronoms dĂ©monstratifs, et indique de ce fait un but vers lequel on doit sâorienter. 24 - AllĂąh peut ĂȘtre lu Al-H, âLe Soiâ, dâaprĂšs Jean Canteins (Miroir de la ShahĂąda, p. 25). 25 - Cette idĂ©e trouve des applications dans lâordre de la gĂ©ographie sacrĂ©e et dans le choix de la dĂ©termination des centres spirituels. Le cas dâAbraham qui reçoit lâOrdre divin de laisser IsmaĂ«l et sa mĂšre dans un lieu dĂ©sert oĂč sera Ă©difiĂ© (ou restaurĂ©, selon les donnĂ©es traditionnelles) le temple sacrĂ© de la Kaâbah en est un exemple. Ă un moindre degrĂ©, le choix de lâemplacement de lâabbaye de CĂźteaux, par saint Robert de Molesme, dans un lieu appelĂ© âle DĂ©sertâ, est le symbole, chez ce MaĂźtre, dâun retour conscient Ă lâEssence envisagĂ©e selon son aspect de MajestĂ©. Lâordre de Cluny a plutĂŽt privilĂ©giĂ© â en tout cas dans son dĂ©veloppement final â lâaspect de BeautĂ©. 26 - Cette idĂ©e est trĂšs prĂ©sente chez MaĂźtre Eckhart qui emploie les termes Einöde et WĂŒste (en allemand actuel) pour parler de Dieu dans âSon fond sans fondâ. Dans sa doctrine, Einöde suggĂšre le âvideâ, le âdĂ©sertâ de lâUnitĂ© transcendante. WĂŒste, comme le français âvaste, dĂ©vastĂ©â (angl. waste), vient du latin vastus, âvasteâ, âdĂ©vastĂ©â, âdĂ©sertâ, âvideâ, âimmenseâ, terme qui suggĂšre aussi le vide et lâillimitation. 27 - « Nous avons fait Ă partir de lâEau toute chose vivante » (Cor. 21, 30). Il serait intĂ©ressant de revenir Ă une autre occasion sur les diffĂ©rents aspects de la Vie, au sens mĂ©taphysique du terme, et montrer pourquoi RenĂ© GuĂ©non, dans le contexte oĂč il Ă©crivait, a plutĂŽt privilĂ©giĂ© lâaspect dâillusion qui peut y ĂȘtre attachĂ©. Parmi les considĂ©rations qui vont suivre, certaines donnent des Ă©lĂ©ments de rĂ©ponse Ă cette question. 28 - Cf. notre « Introduction » au tome II. LâĂmĂźr, suivant en cela ses MaĂźtres prĂ©dĂ©cesseurs, dĂ©finit dâabord le Principe suprĂȘme, al-Wahdah, comme comprenant lâĂtre et le Non-Ătre, mais aussi comme Ă©tant « ni Ătre ni Non-Ătre » (lĂą wujĂ»d wa lĂą âadam), ce qui correspond parfaitement, jusque dans la prĂ©cision des termes, Ă la formulation que RenĂ© GuĂ©non donne de la RĂ©alitĂ© suprĂȘme ; il propose ensuite une âdĂ©finitionâ de forme nĂ©gative de la RĂ©alitĂ© en tant quâal-Ahadiyyah, qui est : martabah al-âadam al-mahd al-mutlaq, « le degrĂ© du Non-Ătre pur et absolu » et, enfin, il prĂ©cise quâal-WĂąhidiyyah est martabah al-wujĂ»d al-mahd al-mutlaq, « le degrĂ© de lâĂtre pur absolu ». On voit, Ă cette occasion, les affinitĂ©s de la fonction dâenseignement de ce MaĂźtre avec celle de Shaykh âAbd al-WĂąhid YahyÄ GuĂ©non, sous le rapport dâun « langage de VĂ©ritĂ© chez les Derniers » (Cor. 26, 84, et cf. Mawqif 82, t. III). 29 - Cf. le « NumĂ©ro spĂ©cial RenĂ© GuĂ©non » de Science sacrĂ©e, p. 314, 2003. 30 - Ce symbolisme est Ă©quivalent Ă lâimage, parfois utilisĂ©e en contexte hindou, de la Buddhi, en tant que premiĂšre manifestation du Principe, disparaissant face Ă la RĂ©alitĂ© transcendante, comme lâeau jetĂ©e sur une pierre chaude. 31 - Cf. RenĂ© GuĂ©non, Le Roi du Monde, ch. 3 ; Michel VĂąlsan, op. cit., ch. 6 ; Ch.-A. Gilis, La Doctrine initiatique du PĂšlerinage, ch. 5. 32 - At-TafsĂźr al-kabĂźr, Vol. 1, p. 159. 33 - Ces mots sont rendus en arabe par des dĂ©rivĂ©s de la racine S.K.N. Certains auteurs insistent sur la diffĂ©rence de traitement de la notion de SakĂźnah en Islam et de celle de Shekinah dans le JudaĂŻsme. Sâils nâont pas tort sur un plan, il nâen reste pas moins quâelles sont rĂ©ellement Ă©quivalentes au fond, ainsi que pourrait le dĂ©montrer lâutilisation objective â et souvent littĂ©rale â de certaines affirmations de la tradition. Il faudrait une autre occasion pour traiter sĂ©rieusement le sujet. Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, le fait quâune doctrine ne sâest pas dĂ©veloppĂ©e spĂ©cifiquement dans une tradition ne veut pas dire quâelle ne sây trouve pas, avec toutes ses possibilitĂ©s et les opportunitĂ©s dâen activer les virtualitĂ©s ; câest, ce nous semble, une consĂ©quence que lâon peut lĂ©gitimement tirer de ce passage de RenĂ© GuĂ©non : « La tradition, par contre, admet tous les aspects de la vĂ©ritĂ© ; elle ne sâoppose Ă aucune adaptation lĂ©gitime » (Orient et Occident, « Conclusion »). LâĂmĂźr ne dit pas autre chose lorsquâil explique dans le premier des MawĂąqif : « Tu verras toujours quelquâun Ă qui AllĂąh a ouvert la vue intĂ©rieure et illuminĂ© le secret de lâĂąme, tirer dâun verset ou dâune Tradition prophĂ©tique un sens que personne avant lui nâavait dĂ©couvert. Il en sera ainsi jusquâĂ lâarrivĂ©e de lâHeure finale. Cela nâest dĂ» quâĂ la capacitĂ© infinie de la Science de Dieu, car câest Lui-mĂȘme qui les enseigne et les dirige » (t. I). 34 - Peu importe que lâintellect soit envisagĂ© comme limitĂ© Ă la raison, comme il semble que ce soit le cas dans ce passage dâAr-RĂązĂź, ou quâil soit transposĂ© dans un sens plus universel en tant quâIntellect premier. 35 - Cf. le « NumĂ©ro spĂ©cial RenĂ© GuĂ©non » de Science sacrĂ©e, p. 304, n. 2. 36 - Dans le sens de âpassĂ© au-delĂ de tout conditionnement crééâ. 37 - Cf. Michel VĂąlsan, « Remarques prĂ©liminaires sur lâIntellect et la Conscience », Ătudes Traditionnelles, nos 372-373, 1962, p. 202. 38 - QurtubĂź, op. cit., Vol 1, p. 102 ; LisĂąn al-âArab, Vol. 13, p. 469. 39 - Les doctrines de Shakti et de MĂąyĂą sont caractĂ©ristiques dâidĂ©es archĂ©typales dont nous avons parlĂ© plus haut, qui peuvent servir de rĂ©vĂ©lateurs pour mettre en lumiĂšre les doctrines Ă©quivalentes hors du contexte hindou ; câest pour cette raison que nous les utilisons ici. 40 - On peut rapprocher ainsi cette racine des significations des mots DĂȘva, Dieu, Zeus, qui contiennent les idĂ©es de âbrillanceâ, âluminositĂ©â liĂ©es au âjourâ. 41 - LisĂąn al-âArab, Vol. 13, pp. 538-539. Rappelons quâen arabe le serpent, al-hayyah, est associĂ© Ă lâidĂ©e de vie, al-hayyĂąh, par la racine H.Y.Y. qui leur est commune. Une autre racine arabe prĂ©sente cette particularitĂ© : âMR, dont les dĂ©rivĂ©s allient les notions dââhabitationâ (verbe âamara), de âvieâ (âumr) et de âserpentâ (âĂąmir). 42 - Cf. RenĂ© GuĂ©non, Ătudes sur lâHindouisme, « MĂąyĂą ». 43 - Cf. RenĂ© GuĂ©non, Le Symbolisme de la Croix, ch. 14. 44 - Le serpent est prĂ©sent dans les dĂ©rivĂ©s de la racine L.W.H., comme nous venons de lâindiquer, mais il se trouve aussi dans ceux de la racine A.L.H., car ilĂąhah sâemploie tant pour la divinitĂ© fĂ©minine que pour le serpent. 45 - Alain DaniĂ©lou, Mythes et Dieux de lâInde, pp. 388-389 et 437, Flammarion, Paris, 1994. 46 - Nous avons montrĂ© dans Science sacrĂ©e (nos 1-2, p. 92, 2001) que lâenroulement et le dĂ©roulement du serpent Ă©taient en rapport avec la conception de lâĂtendard de la Louange (LiwĂąâ al-Hamd) dans la doctrine islamique. Ce rapprochement est dâautant plus justifiĂ© que le dictionnaire LisĂąn al-âArab, associant al-lĂąhah, le serpent, Ă al-LĂąt, lâidole cĂ©lĂšbre prĂ©islamique, hĂ©site, quant Ă son Ă©tymologie, entre la racine L.W.H., objet de notre texte, et L.W.Ă., qui donne LiwĂąâ, âĂtendardâ. Le nom propre du serpent sans fin de la mythologie hindoue est Shesha, qui signifie âvestigeâ, âresteâ, ârĂ©siduâ. 47 - Ătudes sur lâHindouisme, p. 42, n. 2. 48 - La Grande Triade, ch. 25 ; cf. aussi Le Roi du Monde, ch. 3, et Le Symbolisme de la Croix, ch. 7. 49 - Nous nâen livrons ici quâune part, le reste pouvant ĂȘtre utilisĂ© Ă une autre occasion. 50 - Ătudes Traditionnelles, 1948, p. 146. 51 - Cf. aussi Cor. 6, 32 ; 29, 64 ; 47, 36. Dans ce dernier verset, il est mĂȘme prĂ©cisĂ© : « La vie de ce bas monde est seulement jeu et distraction. » 52 - Le commerce (at-tijĂąrah), bien entendu, peut recevoir, selon certaines conditions, une signification trĂšs Ă©levĂ©e, mais il peut ĂȘtre, par ailleurs, cause de âdĂ©concentrationâ, car il met en jeu une relation avec un âautreâ et semble, sous ce rapport, enracinĂ© dans la dualitĂ©, dans le jeu des actions et rĂ©actions rĂ©ciproques. Sous son aspect positif et sacrĂ©, il est, par contre, facteur dâunion et dâharmonie. Un hadĂźth âsaintâ (qudsĂź) prĂ©vient : « Je suis le TroisiĂšme des deux associĂ©s tant que lâun des deux ne trahit pas son compagnon ; sâil le trahit, Je me retire dâentre eux » (Al-ittihĂąfĂąt as-saniyyah bi-al-ahĂądĂźth al-qudsiyyah, hadĂźth 60, p. 34, Beyrouth, 1975). 53 - Les mots entre parenthĂšses dans ces traductions de versets ont pour origine la racine L.H.W. 54 - Il est cependant certaines circonstances exceptionnelles oĂč la distraction et le jeu nâont pas ce statut nĂ©gatif ; câest le cas, en particulier, des jours des grandes FĂȘtes, aprĂšs lâaccomplissement de la priĂšre prescrite (cf. Fut. I, p. 517). En effet, « il est recommandĂ© de jouer, de se rĂ©jouir, de sâembellir en ce jour [âŠ], car ton Ăąme a un droit sur toi et le jeu, la distraction, la gaietĂ©, en ce jour, font partie du droit de ton Ăąme ; ne sois donc pas injuste envers ton Ăąme » (Ibn âArabĂź, Fut. I, p. 519). 55 - Nous prĂ©cisons : « dâune certaine maniĂšre », car le wĂąw nâapparaĂźt pas ouvertement dans le Nom, comme lâindique le traitĂ© (cf. pp. 146-147). 56 - Cf. « La phrase inaugurale des FutĂ»hĂąt al-Makkiyyah », Science sacrĂ©e, nos 1-2, pp. 77- 80, et J.-F. Houberdon, ibid., « Approche doctrinale », nos 3-4, pp. 123-143. 57 - Fut. II, p. 139 ; cf. aussi Fut. I, p. 238, et IV, p. 68. 58 - Cf. A. K. Coomaraswamy, « LĂźlĂą », Ătudes Traditionnelles, 1975, n° 447, et « âPaternitĂ© spirituelleâ et âPuppet complexâ », 1974, nos 443-444. 59 - RenĂ© GuĂ©non, Ătudes sur lâHindouisme, pp. 254-255. 60 - « Nous avons dĂ©jĂ créé les cieux et la terre et ce qui est entre les deux en six jours sans quâaucune fatigue (luâĂ»b) ne Nous touche » (Cor. 50, 38) ; « Il est Celui qui a fait dĂ©buter la CrĂ©ation et ensuite la fait revenir (ou : la rĂ©pĂšte, yuâĂźduhu) ; certes, cela Lui est facile » (Cor. 30, 27. Cf. aussi 2, 255 ; 46, 33 ; 50, 15). 61 - On peut toujours tirer dâun passage des Ćuvres des MaĂźtres que tel ou tel dhikr est le dhikr suprĂȘme. Il faut cependant se mĂ©fier des traductions rĂ©ductrices qui rendent systĂ©matiquement par âsuprĂȘmeâ des superlatifs comme akmal (âplus parfaitâ), aâzam (âplus magnifiqueâ, âimmenseâ), atamm (âplus completâ), aâlĂą (âplus hautâ), arfaâ (âplus Ă©levĂ©â), afdal (âplus profitableâ), qui proviennent de racines diffĂ©rentes, et nâont donc pas le mĂȘme sens. La question du âdhikr suprĂȘmeâ est, en rĂ©alitĂ©, assez complexe et ne reçoit pas les mĂȘmes rĂ©ponses selon les auteurs ; elle peut ĂȘtre traitĂ©e de diffĂ©rentes façons chez un mĂȘme auteur. Par ailleurs, dans la pratique du soufisme, un disciple peut recevoir des formules dâinvocation diffĂ©rentes selon ses stations et ses Ă©tats. 62 - LâinterprĂ©tation que donne Ibn âArabĂź de ce verset et de certaines Traditions qui sây rapportent est trĂšs claire en Fut. III, 299 : on a affaire ici Ă une Injonction divine gĂ©nĂ©rale concernant la rĂ©pĂ©tition spĂ©cifique du Nom AllĂąh comme invocation continue. Bien entendu, comme nous lâavons dit plus haut, la transmission dâun dhikr mĂ©thodique par un MaĂźtre spirituel rĂ©alisĂ© reste plus efficace et plus sĂ»re. 63 - Quelle que soit la maniĂšre dont ces âdemeuresâ sont comprises par les commentateurs : mosquĂ©es, maisons, la terre entiĂšre (cf. Fut. III, 144), ou le cĆur de lâinvocateur croyant (cf. Fut. IV, 400), et quelle que soit la modalitĂ© du dhikr dont il est question ici (priĂšre lĂ©gale, invocations particuliĂšres par des Noms divins ou des formules traditionnelles), il nâen reste pas moins que le verset Ă©nonce sans ambiguĂŻtĂ© que la permission dâinvoquer Son Nom a Ă©tĂ© donnĂ©e une fois pour toutes par AllĂąh Lui-mĂȘme. Ainsi, dans son sens gĂ©nĂ©ral et sa pratique commune, lâinvocation ne requiert pas, en principe, de permission supplĂ©mentaire. 64 - Cf. J.-F. Houberdon, art. cit. 65 - Dans un sens proche, RĂąmakrishna dit : « Invoquez ce Brahman avec attributs qui Ă©coute les priĂšres, et câest Lui qui vous fera connaĂźtre lâAbsolu. Car Celui qui est le Brahman avec attributs est aussi le Brahman au-delĂ des attributs » (Lâenseignement de RĂąmakrishna, Albin Michel, p. 426). 66 - Cf. La petite Philocalie de la PriĂšre du cĆur, « Appendice », pp. 234-248 : « Une technique soufie de la PriĂšre du cĆur », Ăditions du Seuil, Paris, 1968. (Le traducteur anonyme Ă©tait, en fait, Michel VĂąlsan). 67 - Cf. Le TraitĂ© du Nom de MajestĂ©, pp. 145-146. 68 - Il faut noter aussi que parfois la premiĂšre lettre et la derniĂšre du Nom AllĂąh sont employĂ©es dans lâinvocation Ăh, justifiĂ©e comme Ă©tant le gĂ©missement du malade qui appelle AllĂąh. Ainsi, Najm al-DĂźn KubrĂą dit : « Lorsquâun mal vous touche ne dites pas âĂąkhâ, car câest le nom de Satan, mais dites âĂąhâ car câest le Nom dâAllĂąh ! » (FawĂąhâih al-Jamal wa FawĂątih al-JalĂąl, texte Ă©tabli et commentĂ© par Fritz Meier, Wiesbaden, 1957).A lire sur Mizane.info, la seconde partie du texte consacrĂ© Ă l'Ă©tude de l'origine du Nom sacrĂ© AllĂąh (Dieu). Max Giraud souligne les aspects Ă©sotĂ©riques relatifs Ă chaque lettre constituant ce Nom sacrĂ© (AllĂąh) et les enjeux mĂ©taphysiques auxquels ils renvoient.

