
2026-06-25
Écrit par Redaction
Si le néologisme date des années 1930, le concept d’algérophobie n’a jamais été aussi actuel. Dans un ouvrage paru aux éditions Albouraq, intitulé L’Algérophobie. Fossé des intolérances, Sebgag Abderrezak ben Laïd se propose d’en creuser les ressorts et d’en faire une clé de lecture pour comprendre l’un des nœuds les plus serrés de la crise française contemporaine : la relation pathologique entre la République et ce qu’elle n’a jamais vraiment cessé de considérer comme son ancienne colonie matricielle, l’Algérie. L’Algérie n’est pas – vraiment - un « pays étranger » dans l’imaginaire français. Elle est une mémoire refoulée, un passé qui ne passe pas, un révélateur brutal des contradictions d’un universalisme proclamé mais inégalement appliqué. Plus de soixante ans après l’indépendance arrachée, la présence algérienne continue de structurer les anxiétés politiques, les discours sécuritaires, les paniques identitaires et les stratégies de diversion électorale. Et comme « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », disait Camus le colon d’Algérie[1], il était temps qu’on nous explique clairement ce que ce terme, « algérophobie », peut raconter de nos errances contemporaines hérités de l’histoire. Une xénophobie spécifique L’un des mérites majeurs de cet ouvrage est de refuser la dilution de l’algérophobie dans des catégories génériques comme le « racisme », la « xénophobie » ou même l’« islamophobie ». Non qu’elle en soit indépendante, mais parce qu’elle constitue une formation historique spécifique, enracinée dans la colonisation, la guerre d’Algérie et leurs prolongements institutionnels. L’algérophobie, telle qu’elle est ici analysée, n’est pas d’abord une affaire de préjugés individuels. Elle fonctionne comme un système cohérent : discours politiques, pratiques administratives, traitement médiatique, dispositifs juridiques, gestion diplomatique. Elle repose sur une logique constante : construire l’Algérien – et par extension le Franco-Algérien – comme figure-problème, suspect structurel, sujet toujours en défaut de loyauté. Ce que l’auteur montre avec force, c’est que cette construction ne relève pas d’une dérive marginale, mais d’une rationalité d’État, qui trouve une efficacité redoutable dans les périodes de crise sociale et économique. L’Algérie devient alors un exutoire commode : un « eux » mobilisable, identifiable, historiquement chargé. Diplomatie punitive et politique intérieure Les chapitres consacrés aux crises diplomatiques récentes sont particulièrement éclairants. La restriction des visas imposée aux Algériens en 2022-2023, présentée non comme une mesure administrative regrettable mais comme une victoire politique, marque un tournant. Elle révèle la manière dont une décision diplomatique est mise en scène pour produire un bénéfice symbolique interne, au prix d’une stigmatisation collective assumée. La logique est toujours la même : personnifier les relations entre États, invoquer l’« ingratitude » algérienne, réactiver une posture de domination à peine voilée. Le soutien français au Maroc sur la question du Sahara occidental obéit à une rationalité similaire. Derrière les discours de « pragmatisme » se dessine une stratégie d’isolement politique de l’Algérie, doublée d’une hiérarchisation orientaliste des partenaires maghrébins : le Maroc « modéré », l’Algérie « problématique ». Ces choix ne sont pas neutres. Ils nourrissent directement les représentations sociales en France et renforcent la suspicion à l’égard des Franco-Algériens, pris en étau entre des États qui instrumentalisent leur existence transnationale. Médias : fabriquer l’évidence algérophobe Le chapitre consacré au traitement médiatique constitue un des piliers de l’analyse. Les chiffres sont sans appel : surreprésentation massive des faits divers impliquant des personnes d’origine algérienne, mention obsessionnelle de l’origine lorsqu’elle est maghrébine, lexique de la sauvagerie et de l’irrationalité, invisibilisation quasi totale des discriminations structurelles. L’asymétrie n’est pas accidentelle. Elle participe d’une économie de l’attention fondée sur l’activation des peurs, amplifiée par les chaînes d’information en continu et les algorithmes des réseaux sociaux. À l’inverse, les violences institutionnelles – contrôles au faciès, discriminations à l’embauche, ségrégations résidentielles – sont reléguées à la marge, euphémisées, psychologisées. La parole des victimes est systématiquement délégitimée, renvoyée à une supposée « victimisation », afin de préserver le mythe d’une République abstraitement indifférente (aveugle ?) aux origines. Cette mécanique rappelle ce que Edward Said décrivait comme la construction discursive de l’altérité : un système où l’Autre est défini, interprété et jugé à partir des catégories du centre. Mémoires en conflit, République en déni La question mémorielle constitue l’autre front décisif. Loin d’être un simple désaccord historiographique, la concurrence des mémoires – pieds-noirs, harkis, Algériens, Français – structure les politiques publiques et les affects collectifs. Comme l’a montré Benjamin Stora, l’absence de récit partagé empêche toute pacification durable. Le livre montre des mémoires surreprésentées, d’autres instrumentalisées, et d’autres encore marginalisées. La mémoire algérienne de la violence coloniale, longtemps invisibilisée, continue de se heurter à des résistances institutionnelles fortes. Les politiques mémorielles oscillent entre reconnaissance minimale et verrouillage stratégique, notamment par le contrôle persistant des archives coloniales. Le maintien sous scellés de documents essentiels – torture, disparitions, essais nucléaires – révèle une politique de la rétention incompatible avec les principes démocratiques affichés. Ici encore, la logique coloniale se prolonge : contrôler l’accès au passé, c’est contrôler le champ du dicible. Économie, souveraineté et ressentiment postcolonial Enfin, l’analyse des enjeux économiques met à nu un ressort rarement assumé du discours algérophobe : la difficulté française à accepter la souveraineté algérienne pleine et entière. Qu’il s’agisse de contrats gaziers, d’armement ou de diversification des partenariats internationaux, les choix algériens sont régulièrement interprétés comme des affronts émotionnels plutôt que comme des décisions rationnelles. Cette lecture affective, héritée d’une relation coloniale asymétrique, nourrit un ressentiment diffus et une rhétorique de la « déloyauté ». Elle se répercute socialement par une suspicion accrue envers les binationaux, sommés de prouver leur loyauté économique. Penser l’algérophobie pour sortir de l’impasse L’auteur ne se contente pas de dresser un constat. Il oblige à poser une question dérangeante : que dit l’algérophobie de la France elle-même ? De son rapport à l’histoire, à la souveraineté, à la pluralité réelle de son corps social ? En ce sens, l’ouvrage s’inscrit dans une tradition critique exigeante, tout en apportant une vision originale et efficace. Lire ce livre, ce n’est pas seulement comprendre un mécanisme de stigmatisation : c’est accepter de regarder en face les angles morts de l’universalisme républicain, et reconnaître que la question algérienne demeure, aujourd’hui encore, l’un des lieux où se joue l’avenir politique et moral de la France. Sebgag Abderrezak ben Laïd, L’Algérophobie. Fossé des intolérances, éd. Albouraq, coll. « Je veux comprendre », 160 p., déjà disponible, 12 euros. [1] Lire, à l’occasion, un autre ouvragre des éditions Albouraq : Camus, l’écrivain désengagé, Omar Merzoug, 2025.