
2025-06-15
Écrit par Redaction
Bibliothécaires et savants Ce qu’était la Maison de la sagesse Une bibliothèque à vocation universelleBayt Al Hikma à Bagdad.
C'est sous le règne des Abbassides et d'Al Mansur que la bibliothèque impériale, Bayt Al Hikma, ce centre de tous les savoirs de son temps, sera fondée et enrichie des décennies durant. Ce lieu devenu mythique au fil des siècles n'était pourtant ni une Académie, ni une école. Houari Touati nous en dévoile les secrets dans ce remarquable article de notre partenaire Islam et science que publie Mizane.info.
À leur avènement, les Abbassides entreprennent de constituer à Bagdad une bibliothèque qui va devenir la plus prestigieuse de toutes, après celle fondée par les Ptolémés à Alexandrie. Au temps d’al-Mansûr (754-775), leur deuxième calife, cette institution bibliothécaire reçoit le nom de « trésor de la sagesse » (khizânat al-hikma). A ce titre, elle est conçue comme un « dépôt » (mustawda‘) et comme un lieu de travail pour les grands lettrés de la cour qui y venaient lire pour écrire.
S’agissant d’Aristote, c’est certainement ici que Jâhiz a consulté son Histoire des animaux, ses Catégories et ses Analytiques. C’est peut-être là aussi que le grand écrivain de Basra installé à Bagdad a pris connaissance d’Euclide dont il cite les Éléments, de Galien auquel il emprunte sa monographie sur l’ours, d’Hippocrate dont il démarque le Livre des aphorismes, de l’Anonyme indien qui a composé les Siddhanta en astrologie, connus sous le nom arabe de Sindhind.
Mais si la bibliothèque n’était pas accessible à tous les lecteurs, ses livres l’étaient paradoxalement moins. Ses maîtres avaient fait le choix d’une étonnante modernité en les faisant porter à la connaissance de tous les lettrés de l’empire. Presque aussitôt traduits, les livres étaient disponibles en librairie. Dans les années 820, l’Almageste de Ptolémée et les Éléments d’Euclide étaient vendus vingt dinars dans une belle édition reliée par un libraire de Bagdad et enseignés au domicile de l’un des astrologues d’al-Ma’mûn. Pour les acquérir, un futur chef des astrologues de ce même calife, encouragé par l’accueil qui était fait aux savants à la cour, commet l’irréparable en volant la monture de son père (Ahmad b. Yûsuf al-Kâtib, Kitâb al-Mukâfa’a, 141-142).
Selon al-Nadîm qui écrit en 987, la Bibliothèque abbasside a continué de porter le nom de « khizânat al-hikma », comme au temps d’al-Mansûr et de Hârûn al-Rashîd. À l’époque de ce dernier calife, la même source signale qu’ « Abû Sahl b. al-Nawbakht (qui avait été avec son père au service d’al-Mansûr) était – littéralement – dans le trésor de la sagesse ». À quel titre ? En tant qu’astrologue ? Plus sûrement, en tant que traducteur. Car le savant traduisait du persan à l’arabe, mais dans sa spécialité, l’astrologie sur laquelle il avait composé une vingtaine d’ouvrages, dont une encyclopédie en treize volumes.
On se doute bien que pour accomplir une telle tâche de compilation, l’astrologue a eu besoin d’avoir accès à une riche bibliothèque. Si, en tant que traducteur, il a participé à l’enrichissement de son fonds, comme auteur, il s’en est nourri pour fabriquer d’autres livres qui aussitôt achevés sont allés grossir les rangs de ceux qui y étaient déjà. Abû Sahl offre assurément l’exemple d’une nouvelle figure de la boulimie intellectuelle née dans le giron de la culture abbasside, celle de grand lecteur aux prises avec la tentation de la polygraphie.
Avant d’être « un atelier de traduction » et « une académie pour les savants venant de l’ensemble du monde musulman », la « Maison de la sagesse » (bayt al-hikma) a eu pour mission principale « la sauvegarde de la connaissance inestimable »
Or une autre source le décrit comme traducteur de livres d’Aristote, alors qu’al-Nadîm ne le mentionne que comme commentateur de l’Almageste de Ptolémée pour le compte du vizir d’al-Ma’mûn, Yahiâ b. Khâlid (c’est dire que les savants exerçant au Trésor de la sagesse ne travaillaient pas uniquement pour le compte du calife). Sa connaissance du grec devait être suffisamment bonne pour qu’al-Ma’mûn l’associe à la mission qu’il dépêche à Byzance pour lui en ramener de nouveaux écrits. À son retour, s’il a continué d’exercer au Trésor de la sagesse, il a dû cependant en partager la direction avec un écrivain politique d’origine persane, Sahl b. Hârûn (m. 215/830), tenu pour l’un des principaux fondateurs de la prose arabe.
Peu de temps après, Salm a définitivement cédé la co-direction de la Bibliothèque à un autre scribe et prosateur du nom de Sa‘îd b. Huraym. Ces savants sont les rares que les sources les plus anciennes associent au Trésor de la sagesse. Des indications parcellaires conservées, on relève que, jusqu’à l’époque de Hârûn al-Rashîd, ce sont des traducteurs et des scientifiques qui en ont été les administrateurs et qui y ont surtout travaillé. À l’avènement d’al-Ma’mûn, ces derniers ont continué de se livrer à leurs studieuses activités et même d’y exercer des responsabilités qu’ils ont cependant partagées avec des scribes de cour, plus versés qu’eux dans les arts du langage, avant de s’éclipser complètement.
Dès les années 820, la tendance se confirme chez les Abbassides de donner la direction de leur bibliothèque à des spécialistes du langage. Aussitôt, la tradition se répand en Orient. Exceptionnellement, des philosophes (comme Miskawayh) ou des savants formés aux sciences grecques sont appelés à administrer des bibliothèques de rois.
Bien qu’initié par les souverains abbassides, ni le « Trésor » ou « Armoire de la sagesse », ni le mouvement de traduction n’ont en effet relevé d’une quelconque prérogative d’État – tout au moins exclusive. Seule la large assise sociale qui y a œuvré permet d’expliquer pourquoi, en dépit des vicissitudes politiques, le mouvement de traduction a duré deux siècles et son modèle bibliothécaire a pu tenir jusqu’à la chute de Bagdad
Que le modèle de la bibliothèque de la sagesse se soit acculturé dans les milieux de cour abbasside au point de devenir une référence partagée par vizirs, officiers, scribes et courtisans est un fait attesté. Fils et petit-fils d’astrologues de cour, ‘Alî b. Yahiâ (m. 275/888) est l’un de ces gens de cour (Al-Nadîm, Fihrist, 348). Son grand-père avait été l’astrologue du calife al-Mansûr. Après avoir été celui d’al-Fadl b. Sahl, le vizir d’al-Ma’mûn assassiné en 818, son père est admis dans l’entourage du calife qui l’a affecté à la « Maison de la sagesse », après qu’il lui eut confié, avec d’autres, une mission d’observation astronomique.
À la différence de ses ancêtres, ‘Alî s’est distingué dans le domaine des belles-lettres (adab), en composant plusieurs ouvrages dont un Livre de la poésie et des poètes (Al-Nadîm, Fihrist, p. 160). Lié à al-Fath b. Khâqân, principal conseiller du calife al-Mutawakkil (847-861), il conçoit pour ce prince turc une « Armoire de la sagesse » comme « on en avait jamais vu tant à cause de la quantité de ses livres que de leur beauté » (Al-Nadîm, Fihrist, p. 160). Il la lui confectionne sur le modèle de la sienne. Dans la banlieue de Bagdad où il résidait dans un magnifique palais entouré d’un somptueux jardin, ‘Alî était en effet parvenu à se constituer, grâce à l’héritage de ses pères, « une immense bibliothèque » qu’il nommait l’ « Armoire de la sagesse ».
Elle avait la particularité d’être ouverte à tous : « Les savants de toutes disciplines venaient de partout en consulter les ouvrages au cours de longs séjours, jouissant des soins les plus attentifs, et aux frais de ‘Alî b. Yahiâ » (Al-Tanûkhî, Nishwâr al-Muhâdara, IV, 66, extraits trad. par Y. Seddik, Brins de chicane. La vie quotidienne à Bagdad au Xe siècle, Paris, 1999, 112). Pour la première fois, une bibliothèque médiévale est accessible sans restriction. À l’exemple de ses patrons, son fondateur s’était par ailleurs impliqué dans le mouvement de translation de l’héritage grec.
On sait, par exemple, qu’au médecin et traducteur Hunayn b. Is’hâq (m. 260/873), il avait commandé une Épître sur les livres de Galien et à son fils, Is’hâq, la traduction d’un traité du même Galien (Al-Nadîm, Fihrist, p. 348). Bien qu’initié par les souverains abbassides, ni le « Trésor » ou « Armoire de la sagesse », ni le mouvement de traduction n’ont en effet relevé d’une quelconque prérogative d’État – tout au moins exclusive. Seule la large assise sociale qui y a œuvré permet d’expliquer pourquoi, en dépit des vicissitudes politiques, le mouvement de traduction a duré deux siècles et son modèle bibliothécaire a pu tenir jusqu’à la chute de Bagdad.