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Muhammad Ghazali et le leadership féminin en islam

Muhammad Ghazali et le leadership féminin en islam

2026-07-20

Écrit par Jonathan Brown

Muhammad al Ghazali, juriste et théologien égyptien azharite du XXe siècle joua un rôle essentiel dans la production d'une jurisprudence progressiste et égalitaire, en particulier sur la question des femmes. Jonathan Brown nous en explique les enjeux dans un texte extrait de Misquoting Muhammad: The Challenge and Choices of Interpreting the Prophet's Legacy.

Parmi les nombreuses questions abordées par Ghazali dans La Sunna prophétique : entre les juristes et les spécialistes des hadiths, celle de l’accès des femmes aux fonctions de direction était la plus épineuse.

Sa manière de traiter le Hadith contre les femmes au pouvoir illustre parfaitement la difficulté de concilier la vérité des textes sacrés avec les réalités extratextuelles, à une époque où la culture même dans laquelle ces textes étaient lus faisait l’objet d’une profonde contestation. À l’instar des oulémas médiévaux interprétant le Hadith du Soleil qui se prosterne, Ghazali estimait que l’expérience empirique contredisait manifestement la prédiction selon laquelle « une communauté qui confie ses affaires à une femme ne prospérera pas ». Une femme, Golda Meir, fit-il remarquer, dans une pique adressée à une génération de dirigeants arabes moustachus et défaillants, avait conduit Israël à la victoire contre ses ennemis. Indira Gandhi et, surtout, Margaret Thatcher étaient deux autres femmes dirigeantes largement respectées, tant dans leur pays qu’à l’étranger. Conscient que la notion de « prospérité » pouvait bien davantage concerner la vie dans l’au-delà que la réussite terrestre, Ghazali invoqua également un exemple coranique. Le hadith, affirmait-il, contredisait ouvertement le Livre saint.

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Muhammad Al Ghazali.

Dans le passage coranique consacré au roi Salomon et à la reine de Saba, la reine gouverne un royaume prospère et puissant qui, dans l’erreur, adore le soleil au lieu du Dieu unique. Lorsque Salomon la convainc, par des signes miraculeux, d’abandonner son idolâtrie, elle déclare : « Je me soumets à Dieu, avec Salomon, au Seigneur des mondes » (27:23-44). Ghazali en conclut qu’il s’agissait là d’une femme dirigeante qui non seulement gouvernait un royaume prospère, mais qui avait également guidé son peuple de l’erreur religieuse vers la voie droite de l’islam. Ghazali demande à son lecteur : « Une nation dirigée par une femme aussi exceptionnelle pourrait-elle échouer ? »

Coran ou hadith : la stratégie de la contextualisation

Le hadith mettant en garde contre les femmes dirigeantes figurait cependant dans le célèbre Sahih de Boukhari. Le rejeter comme une falsification ou une erreur aurait exposé Ghazali au même sort que Sidqi. Au lieu de cela, Ghazali contextualisa le hadith en le présentant comme une déclaration spécifique, et non comme un commandement général. Il expliqua que ce hadith avait été rapporté du Prophète par un Compagnon qui se souvenait que, « lorsqu’il fut rapporté au Prophète que les Perses avaient placé sur le trône la fille de [leur ancien roi] Chosroès, il dit : “Un pays qui confie ses affaires à une femme ne prospérera pas.” » Selon Ghazali, le Prophète ne faisait que commenter la situation désastreuse de la famille régnante de l’Empire perse, qui avait en réalité été frappée par une succession de pas moins de huit empereurs malheureux en l’espace de quatre ans, entre 628 et 632. Parmi eux figuraient deux femmes issues de la famille royale, dont aucune n’avait d’expérience du pouvoir. Ghazali en conclut que les savants musulmans médiévaux avaient interprété à tort cette appréciation particulière comme une déclaration universelle. En laissant fortement entendre que les femmes pouvaient gouverner un État musulman, Ghazali s’aventurait ainsi sur un territoire inexploré de la charia. En contournant le vaste réservoir de la pensée islamique médiévale, qui avait compris ce hadith comme interdisant aux femmes de gouverner, et en revenant au Coran, il ouvrait la voie à des prises de position encore plus audacieuses.

Ghazali le réformateur

La place prééminente de Margaret Thatcher sur la scène mondiale eut une influence durable sur Ghazali durant ses dernières années, même après la publication de son ouvrage controversé La Sunna prophétique. Dans les années 1990, il en vint à remettre en question le fondement de nombreuses règles de la charia concernant le rôle des femmes dans la société, notamment les règles régissant la capacité des femmes à témoigner devant un tribunal. Le Coran avait ordonné aux musulmans qui concluaient des prêts ou des transactions commerciales de faire témoigner leurs contrats « par deux hommes, ou par un homme et deux femmes, afin que si l’une d’elles oublie, l’autre puisse le lui rappeler » (2:282). Alors que la majorité des écoles sunnites comprenaient ce verset comme signifiant que les femmes ne pouvaient témoigner que dans les affaires concernant les transactions financières, et que leur témoignage n’avait même dans ce cas que la moitié de la valeur probante de celui d’un homme, l’école hanafite considérait que les femmes étaient, fondamentalement, des témoins pleinement fiables. Elles pouvaient donc témoigner dans d’autres affaires, notamment en matière de mariage, de divorce, d’héritage et même d’homicide involontaire.

Ghazali alla encore plus loin que son école hanafite sur cette question. S’appuyant sur le même principe que celui invoqué par les juristes hanafites médiévaux dans le cas des catégories de bénéficiaires de la zakat, Ghazali considéra que les raisons pour lesquelles Dieu avait traité différemment les femmes et les hommes en matière de témoignage étaient devenues obsolètes. Il comprenait le commandement coranique relatif au témoignage comme étant fondé sur un monde dans lequel les femmes avaient peu d’expérience des affaires commerciales.

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Dans le monde moderne, où les femmes dirigeaient des entreprises et des sociétés, la raison qui sous-tendait les règles coraniques ne s’appliquait plus. Ghazali toucha encore à des sujets plus sensibles. Il provoqua un véritable émoi dans l’assistance lorsqu’au cours d’une table ronde, il aborda la question des femmes dirigeant la prière pour des hommes. Il évoqua la possibilité que le docteur Aisha Abd al-Rahman, une éminente et pieuse universitaire égyptienne spécialiste de l’islam, soit contrainte de prier derrière un jeune chercheur moins accompli et moins expérimenté qu’elle. Était-ce vraiment approprié ? demanda-t-il à une assistance médusée.

L'héritage contesté de Muhammad Ghazali

Au moment de sa mort, en 1996, cet infatigable réformateur comptait certainement de nombreux détracteurs. Ses adversaires salafistes et les religieux plus conservateurs d’Al-Azhar reprochaient à Ghazali d’accorder davantage de poids à la morale extratextuelle et au bien-être supposé des individus et de la société qu’aux prescriptions explicites du Coran et aux hadiths authentiques.

Aux yeux de salafistes comme Albani ou Shakir, les réalisations d’une dirigeante telle que Thatcher étaient éphémères et ne pesaient rien face au rejet, par l’Occident, du message religieux et social de l’islam. Le fait qu’une nation semble prospérer sous la direction de Golda Meir ou de Thatcher ne modifiait en rien les enseignements du Prophète ni le caractère immuable de la charia. Les critiques conservateurs qualifiaient souvent Ghazali et ceux qui prônaient de telles réformes d’« imitateurs de l’Occident ». Même l’ami proche et admirateur de Ghazali pendant près d’un demi-siècle, Yusuf Qaradawi — qui allait devenir le savant sunnite le plus influent à l’échelle mondiale au début du XXIᵉ siècle — ne pouvait adhérer à une approche du Coran et des hadiths qui subordonnait aussi catégoriquement leurs prescriptions à nos propres évaluations de la manière et des raisons pour lesquelles ils avaient été révélés. Il défendit néanmoins du mieux qu’il put son ami et maître disparu.

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Dans un hommage à Ghazali, Qaradawi souligna que, derrière toutes les controverses, Ghazali disposait presque toujours d’un précédent pour justifier ses positions, même si celui-ci était obscur, notamment dans les ouvrages juridiques extrêmement complexes de l’école hanafite. Formulant sa critique avec autant de délicatesse que possible, Qaradawi reconnut que permettre à une femme de diriger l’Umma musulmane constituait une exception. Une telle position n’avait aucun fondement et représentait une prise de position inconcevable et anormale, introduite par Ghazali. Surnommé par certains « le mufti mondial », Qaradawi a toujours été plus conservateur, moins optimiste et moins émotif que son ami. Certes, Qaradawi reconnaissait que la charia permettait des changements en fonction du temps, du lieu et de la culture. Les coutumes locales peuvent déterminer le montant de la dot qu’un mari verse à son épouse, ou encore le moment où une transaction commerciale est considérée comme conclue.

Aisha ne peut pas témoigner devant un juge !

Mais, quelle que soit l’ampleur des progrès réalisés par les femmes dans les domaines de l’éducation et de l’emploi, cela ne pouvait modifier un commandement sans ambiguïté établi par Dieu et Son Messager.

Illustrant l’approche inverse de celle de Ghazali, un savant de La Mecque avait écrit que, même si Aisha, l’épouse du Prophète, venait elle-même témoigner devant un tribunal, son témoignage unique ne serait pas accepté. Et ce, malgré le fait qu’une grande partie des règles de la charia elle-même avait été établie à partir de hadiths qu’Aisha était la seule à avoir rapportés du Prophète.

Toute contradiction que nous percevons dans de telles questions provient simplement de notre incapacité à comprendre les « secrets divins » de la justice de Dieu, écrivait le savant mecquois.

Le débat déclenché il y a plus de six décennies par la pétition d’une diplômée en droit souhaitant accéder à la fonction de juge se poursuit encore aujourd’hui en Égypte et ailleurs.

Bien qu’il ne s’agisse guère que d’un petit pamphlet, les directives de Sirgani sur le choix du président de l’Égypte accordent néanmoins une large place à la réfutation de l’historicisation, par Ghazali, du Hadith contre les femmes au pouvoir. « Le hadith est d’application générale, affirme Sirgani, qui vise clairement Ghazali, et ceux qui prétendent qu’il doit être limité à un cas particulier doivent en fournir la preuve. » Il attire l’attention sur une version du hadith présente dans le Sahih de Boukhari que Ghazali n’avait pas mentionnée. Le Compagnon qui avait transmis le hadith du Prophète se souvenait que, lorsque les guerres civiles éclatèrent dans les années qui suivirent la mort de Muhammad, il avait envisagé de rejoindre une armée dirigée par Aisha. Puis il se rappela la prédiction du Prophète et comprit que cela aurait été une erreur. Même les Compagnons, conclut Sirgani, comprenaient donc que le hadith constituait également une mise en garde générale pour l’avenir[1].

Jonathan Brown

[1] Ibn Taymiyya et son disciple Ibn Qayyim avaient soutenu que l’équivalence coranique de deux femmes pour un homme concernait uniquement l’établissement d’un acte de prêt, et non le témoignage devant un tribunal. Dans ce contexte, une femme saine d’esprit et de bonne moralité était l’égale d’un homme.

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