
2026-06-01
Écrit par Ibrahim Ajan
Alors que l’Association Islamique de l’Ouest de la France (AIOF) devait tenir les 23 et 24 mai, à la mosquée Assalam de Nantes, la 15ᵉ édition de la Rencontre annuelle des Musulmans de l’Ouest, l’événement a été brusquement interdit par un arrêté du préfet de Loire-Atlantique pris la veille de son ouverture. Cette décision a ensuite été validée par le tribunal administratif de Nantes. La méthode employée pour empêcher la tenue de ce rassemblement, préparé depuis de nombreux mois, ainsi que les motifs avancés par les autorités, ont suscité une profonde incompréhension parmi les organisateurs et au sein d’une large partie de la communauté musulmane en France. Afin d’éclairer les enjeux de cette décision et de recueillir le point de vue de l’un des principaux acteurs concernés, nous nous sommes entretenus avec le président de l’organisation Musulmans de France, Makhlouf Mameche.Organisée chaque année par l’Association islamique de l’Ouest de la France (AIOF), la Rencontre annuelle des musulmans de l’Ouest (RAMO) a fait l’objet d’un arrêté d’interdiction pris par la préfecture de Loire-Atlantique, pour « des propos susceptibles de tenir des propos constitutifs d’infractions pénales ». Une justification qui a suscité une large incompréhension. Entretien avec le président de Musulmans de France, Makhlouf Mameche.
Lire sur le sujet : RAMO et salon « Aux Sources » annulés ? des justifications qui interrogent
Q: Le timing – dans un délai très court - de la publication de l’arrêté préfectoral, laissant peu de temps pour d’éventuel recours et mettant en péril toute la préparation logistique et humaine de la RAMO, semble être un procédé plutôt courant (on se rappelle du recours en urgence à la suite de l’arrêté contre la tenue de la RAMF 2026). Pensez-vous qu’il s’agisse d’un choix administratif volontairement obstruant ?
Utiliser un arrêté préfectoral à la dernière minute pour annuler une rencontre n’est pas, selon moi, la bonne méthode. L’administration connaissait pourtant depuis longtemps la date de cet événement. Elle aurait pu prendre contact avec les organisateurs afin d’échanger avec eux et obtenir toutes les garanties nécessaires au bon déroulement de la rencontre.
Ce que je regrette avant tout, c’est l’absence totale de dialogue avec les responsables de l’événement, alors même que la Grande Mosquée de Nantes est l’une des principales mosquées de France. Son imam est une personnalité connue, qui prêche en français et exerce ses fonctions depuis plusieurs années. Il est bien connu des services de l’État et ses prises de parole sont reconnues pour leur modération. Le centre entretient également de très bonnes relations avec l’Église catholique ainsi qu’avec de nombreux acteurs locaux.
Si l’administration estime avoir des reproches ou des préoccupations à formuler, elle devrait pouvoir les exprimer directement aux organisateurs afin qu’un échange contradictoire ait lieu, plutôt que de laisser ceux-ci les découvrir progressivement dans le cadre d’une procédure contentieuse.
Nous avons déjà connu une situation comparable lors de la RAMF en avril dernier. Ce parallélisme est regrettable. Sans préjuger des intentions de l’administration, le calendrier de publication de ces arrêtés laisse le sentiment d’une absence de concertation et rend particulièrement difficile l’organisation d’événements préparés depuis de longs mois. C’est une situation difficile à comprendre et que nous déplorons profondément.
Q : Dans un communiqué publié, suite à l’arrêté, l’Association Islamique de l’Ouest de la France précise qu’une « telle décision donne le sentiment douloureux que, quoi que fassent certains musulmans pour s’inscrire dans un cadre légal, apaisé et républicain, le soupçon demeure toujours plus fort que les années d’efforts, de dialogue et de responsabilité ». Malgré toutes les formes de prévention juridiques entreprises, peut-on s’inquiéter que ces arrêtés à répétitions poussent les instances musulmanes françaises à finalement cesser toute tentative d’organisation d’évènements communautaires ?
Je comprends la profonde déception des responsables de l’AIOF, mais aussi celle des dizaines de bénévoles qui se sont investis pendant des mois dans la préparation de cet événement et qui ont été très affectés par cette décision.
Leur seul « tort », si l’on peut dire, est d’avoir voulu organiser une rencontre culturelle, cultuelle et conviviale au sein même de leur mosquée. Beaucoup ont eu le sentiment qu’ils n’étaient plus autorisés à organiser sereinement une activité pourtant prévue dans leur propre lieu de culte, dans le respect du cadre légal.
Les musulmans de France ont souvent le sentiment de devoir se justifier davantage que les autres, alors qu’ils sont des citoyens à part entière vivant dans un État de droit. Leur aspiration est pourtant simple : pouvoir vivre leur foi de manière sereine et paisible, loin de toute instrumentalisation politique ou influence étrangère.
Il est légitime que les autorités veillent au respect de l’ordre public. Mais lorsque des interdictions se multiplient, comme ce fut le cas pour la RAMF hier et la RAMO aujourd’hui, cela risque d’alimenter un sentiment d’incompréhension et de rejet. Or ce n’est pas ainsi que l’on renforce la confiance mutuelle ni le vivre-ensemble.
Le risque est que certains finissent par penser que leurs efforts de dialogue, de transparence et d’engagement citoyen ne sont jamais reconnus. Cela pourrait encourager, chez quelques-uns, une forme de repli sur soi que nous regrettons profondément.
Pour notre part, nous continuons au contraire d’appeler les musulmans à s’engager pleinement dans la société, à participer à la vie citoyenne, à développer le dialogue avec l’ensemble des composantes de la nation et à demeurer attachés aux valeurs de responsabilité, de respect et de fraternité qui sont au cœur du vivre-ensemble.
Q : L’arrêté préfectoral a été publié je cite « à la demande du ministre de l’Intérieur [Laurent Nunez] ». Ministre qui avait également demandé l’interdiction de la RAMF et qui prépare notamment la future loi sur “l’entrisme”. Est-ce là un message plutôt inquiétant pour les prochaines Rencontres et évènements organisé sous le label « Musulmans de France » ?
Les préfets ont agi à la demande du ministre de l’Intérieur, comme cela a d’ailleurs été reconnu publiquement. Pour ma part, j’ai sollicité à plusieurs reprises un entretien avec le ministre, courriers à l’appui, mais je n’ai malheureusement reçu aucune réponse, ni positive ni négative. J’ai également sollicité Mme Parvine Lacombe, cheffe du Bureau central des cultes, sans obtenir davantage de retour.
Mon objectif n’a jamais été la polémique. Je souhaite simplement pouvoir échanger avec les autorités en charge des cultes sur notre situation et, plus largement, sur celle des musulmans de France. Si le ministère de l’Intérieur ou l’administration française ont des reproches, des inquiétudes ou des critiques à formuler à l’égard de Musulmans de France, nous demandons qu’elles soient exprimées clairement. Nous sommes des responsables ouverts au dialogue, prêts à entendre les critiques et à y répondre de manière transparente.
Je rappelle que Musulmans de France est l’une des principales fédérations musulmanes du pays. Depuis plusieurs décennies, elle contribue à l’organisation du culte musulman, à la formation des cadres religieux, à la construction et à la gestion de mosquées, ainsi qu’au développement d’un islam de France respectueux des lois de la République.
Dès lors, nous sommes en droit de nous interroger : qu’avons-nous fait pour mériter un tel traitement ? Les responsables de Musulmans de France ont toujours tenu un discours responsable, apaisé et respectueux du cadre républicain. Ils sont quotidiennement au service des fidèles et œuvrent à la stabilité de la communauté musulmane.
À ce jour, deux arrêtés préfectoraux ont visé deux événements organisés directement par Musulmans de France ou par l’une de ses associations membres. Cette succession de décisions suscite naturellement des interrogations et de l’inquiétude.
J’espère sincèrement que cette série s’arrêtera là et que Musulmans de France ne deviendra pas la cible d’une suspicion systématique. Notre fédération constitue un facteur de stabilité, de dialogue et d’espérance pour des milliers de musulmans en France. Plus que jamais, nous restons attachés au dialogue avec les pouvoirs publics, à l’État de droit et à la construction d’un avenir commun fondé sur le respect mutuel et la confiance.