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Le cri de Hussain

Le cri de Hussain

2026-06-26

Écrit par Fouad Bahri

Le cri de Hussain ne cesse de faire vibrer la conscience universelle. Mais quel est son sens et à quelles fins doit-il servir ? La réponse dans ce texte signé Fouad Bahri.

Le philosophe Gilles Deleuze disait que chaque philosophie était un cri. Certains cris sont faits pour résonner dans l’éternité. Le cri poussé par Hussain, fils de ‘Ali et Fatima, en ce jour fatidique où il tomba avec les membres de sa famille sur la terre irakienne de Kerbala, victime de la violence et de la barbarie de la dynastie omeyyade, en est l'archétype même. Écho vibrant et assourdissant, le cri de Hussain a fait irruption dans la conscience universelle des opprimés et ne l’a plus jamais quitté.

Mais, depuis, qu’avons-nous fait de ce cri ? Et quelles lignes de fuites ont émergé de ce son primordial qui refuse de s’éteindre et qu’aucun mur n’est parvenu à étouffer ?

Face à lui, la communauté musulmane, dans ses divisions politique d’antan, a développé des attitudes antagonistes.

Les sunnites se sont globalement bouché les oreilles, effrayés par la force destructrice, et donc créatrice, de ce cri, ne sachant quoi en faire, comment le domestiquer, l’intégrer. Trop de violence, excès d’insoutenabilité, impossibilité d’harmoniser cet événement historique sanglant avec le cadre général de la théorie. Hussain est l’exception qui détruit la règle ou la met en branle. Le cri se fit soudain séisme et le refoulement fut la solution temporaire trouvée pour contenir l'onde de choc. Bref sursis. Le retour du refoulé advient toujours.

La conscience chiite, elle, a écouté le cri mais le cri lui a fait perdre la tête. Culpabilité des anciens qui ont déserté le champ de bataille hussainien, douleur des suivants qui ne purent se résoudre à digérer l’innommable - la destruction d’une partie de la sainte famille du Prophète - appels à la flagellation contre eux-mêmes et à la vengeance contre les autres, cris de guerre, tremblement sourd et agité d’une conscience traumatisée, déchirée, ensanglantée. La mémoire est une plaie béante, l’abîme d’une souffrance que plus rien ne peut soulager. Le cri de Hussain résonne dans la conscience chiite comme une douleur en héritage, une forte vibration coincée, ne parvenant plus à sortir et à se frayer un chemin vers l’extérieur. L’extérieur est un donjon, l’intérieur est un refuge. La batiniyya trouve peut-être là sa cause historique la plus secrète.

14 siècles plus tard, qu’est devenu le cri de Hussain ? Une voix à la fois forte et invincible, douce et clémente, une voix qui ne peut plus être occultée. Et pourtant, que d’efforts ont été entrepris pour tuer une seconde fois le cri de Hussain, l’enterrer, l’étouffer avec des édredons dogmatiques moelleux et confortables afin que plus rien ne puisse venir troubler notre sommeil.

Erreur monumentale car rien, nous l’avons dit, ne peut freiner ou stopper le cri de Hussain. En tentant de l’effacer des consciences, il a surgi des entrailles de l’âme pour hanter nos rêves, nos cauchemars, nos quêtes frénétiques d’oublis.

Soit. Mais alors quoi ? Nous n'avons toujours pas avancé d'un seul pas. Le temps s'est figé et la fêlure de la conscience islamique n'a cessé de s'élargir, de s'ouvrir, menaçant de nous engloutir tous si rien n'est fait pour l'endiguer, la soigner, la réparer. En l’état, le cri hussainien, par sa violence et sa force, exige des conditions qui en fasse un cri de ralliement apaisé, un appel vers une unité constructrice, conditions qui ne sont toujours pas réunies. L'étendard de la vengeance continue de flotter, balayé par les vents de la révolte. Chaque année, à l'approche de 'Ashura, une faille spatio-temporelle s'ouvre, un trou noir apparaît et une tempête solaire menace d'éclater.

Pour que le cri soit fédérateur, encore faut-il en cultiver la portée, en canaliser la force et en capter la bonne fréquence, celle qui n'assourdira pas les esprits et ne réveillera pas les démons de la guerre. Canaliser exige d'avoir un canal à sa disposition. Qu'est-ce qu'un canal ? Le canal est le chemin que l'eau parcourt pour remonter paisiblement jusqu'au fleuve des héritiers, le fleuve jusqu'à la mer prophétique et la mer jusqu'aux profondeurs sans rivages de l'océan divin, celui de l'Un (ahadoun ahad).

Voilà la clé unique, la seule qui saura ré-ouvrir les cœurs verrouillées depuis que le sang sacré a été versé. Il ne s'agit pas d'un holocauste. Nous ne sommes ni juifs, ni chrétiens. Aucun sacrifice n'est admis dans cette demeure. Le Golgotha, la plus puissante des illusions romaines, est dans l’œil de celui qui regarde. Rien de moins qu'un appel à s'unir sous la bannière du Bien, du Vrai, du Beau, de l'Un. « Je n'ai vu que beauté » s'écria la belle et stoïque Zeyneb, sœur de Hussain, quand on l'interrogea sur la tragédie dont elle fut témoin. Quelques décennies plus tôt, Ahadoun ahad fut le cri de ralliement prononcé en chœur par les disciples du Prophète à Badr, la bataille la plus décisive de l'histoire. Ce cri là, doux, profond, salvateur, est toujours présent, lui-aussi. Aucun autre cri ne pourra le faire taire. Le cri de Kerbala n'est qu'un écho lointain et solitaire de Badr.

Quand le cri de douleur du lion Hussain, frappé par la horde frénétique et innombrable des hyènes, sera enfin capté sur la fréquence de l'unicité, le cri antique deviendra cantique, l'agonie du prince une mélodie royale, la chemise rouge du guide, la voile morale d'une coalition navale sans équivalent sur cette terre.

Cultiver la douleur, la rage ou la tristesse ne produit rien, ne crée rien d'autre que du ressentiment. Après 14 siècles, certains chiites l'ont compris et ont finalement converti la rage en méthode et la douleur en force. Du côté des sunnites, un éveil timide mais progressif s'observe ici ou là.

Bien. Mais la vraie question n'est pas de se souvenir, ou de commémorer la tragédie de Kerbala. La vraie et unique question est de savoir quoi faire de cet héritage, et à quels fins l'employer.

Kerbala est un symbole du combat héroïque contre l'injustice, du refus de la tyrannie, de la volonté spirituelle de faire face et de stopper l'avancée de la corruption au prix de sa vie. Le symbole d'une détermination singulière, celle de sauver le message du Prophète, et quel fut le message du Prophète sinon celui d'être une miséricorde pour les mondes entiers, sinon celui de l'unité des croyants, tous frères, l'unité d'une famille spirituelle (oumma) orientée dans l'adoration juste, belle et véridique de l'Un. Ahadoun ahad.

C'est ce message que Hussain défendit jusqu'à son dernier souffle. Hussain n'est pas le message mais le messager du Messager. A nous de le comprendre, si l'on souhaite faire de 'Ashura un moment de communion solennel mais fraternel orienté vers le rapprochement, l'unité et la magnanimité au service des opprimés. De Kerbala à Gaza, le canal est tout tracé. A nous de l'emprunter.

Fouad Bahri








#Achoura#Al Hussayn#oumma

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