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La pensée critique dans le Coran [2/2]

La pensée critique dans le Coran [2/2]

2026-08-28

Écrit par Ahmadou Makhtar Kanté

Suite et fin de la chronique, en deux parties, rédigée par l'imam et essayiste Ahmadou Makhtar Kanté sur les huit principes indiquant que le Coran propose une véritable épistémologie du discernement. « La pensée critique coranique apparaît comme une méthode de discernement fondée sur la recherche des preuves, l'humilité intellectuelle, la confrontation raisonnée des connaissances et le refus des affirmations sans fondement ».

Abraham : un modèle coranique de raisonnement critique

Parmi les figures prophétiques, Abraham (Ibrāhīm) occupe une place privilégiée dans l'enseignement coranique de la pensée critique. Le Coran ne le présente pas uniquement comme le père du monothéisme, mais également comme un chercheur de vérité dont la démarche intellectuelle constitue un modèle de discernement. Son itinéraire montre que la foi authentique n'est pas le fruit d'une adhésion aveugle, mais l'aboutissement d'une recherche fondée sur l'observation, le questionnement et l'évaluation critique des croyances établies.

Le récit rapporté dans la sourate 6, al-Anʿām illustre cette progression. Abraham observe successivement une étoile, la lune puis le soleil. À mesure que chacun de ces astres disparaît, il en déduit qu'aucun être soumis au changement, au déclin ou à la disparition ne peut prétendre à la divinité. Abraham procède par exclusion : il refuse d’accorder un statut de divinité aux astres qu’il a observés, puis conclut avec une affirmation décisive :

{Et lorsque Abraham dit à son père Âzar : « Prends-tu des idoles pour divinités ? Je te vois, toi et ton peuple, dans un égarement manifeste. » C'est ainsi que Nous montrâmes à Abraham le royaume des cieux et de la terre, afin qu'il soit du nombre de ceux qui possèdent une certitude parfaite. Lorsque la nuit l'enveloppa, il observa une étoile et dit : « Voilà mon Seigneur ! » Puis, lorsqu'elle disparut, il dit : « Je n'aime pas ceux qui disparaissent. » Puis, voyant la lune se lever, il dit : « Voilà mon Seigneur ! » Puis, lorsqu'elle disparut, il dit : « Si mon Seigneur ne me guide pas, je serai certainement du nombre des gens égarés. » Puis, voyant le soleil se lever, il dit : « Voilà mon Seigneur ! Celui-ci est plus grand. » Puis, lorsque le soleil se coucha, il dit : « Ô mon peuple, je désavoue tout ce que vous associez à Allah. Je tourne mon visage exclusivement vers Celui qui a créé les cieux et la terre ; je suis voué à Lui en pur monothéiste et je ne suis point du nombre des associateurs.} (Coran 6, 74-79).

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Les exégètes ont proposé plusieurs interprétations de cet épisode. Pour al-Ṭabarī, Abraham ne traverse pas un doute personnel ; il conduit son peuple, par une démonstration progressive, à reconnaître l'inconsistance de l'idolâtrie. Al-Rāzī insiste sur la portée rationnelle de cette argumentation, fondée sur la contingence des corps célestes. Ibn ʿĀshūr souligne le caractère pédagogique du récit : Abraham adopte provisoirement le point de vue de ses interlocuteurs afin de les conduire, par leurs propres présupposés, à reconnaître l'invalidité de leur croyance.

Quelle que soit l'interprétation retenue, le récit met en évidence une méthode argumentative remarquable. Abraham n'impose pas une conclusion ; il accompagne son auditoire dans un cheminement intellectuel où l'observation des faits conduit progressivement à une réfutation logique. Le raisonnement procède par examen des hypothèses successives, chacune étant abandonnée lorsqu'elle se révèle incompatible avec les propriétés requises de la divinité. Cette démarche présente une structure que l'on pourrait qualifier de réduction à l'absurde : l'hypothèse est admise provisoirement afin d'en éprouver les conséquences logiques. Lorsque celles-ci conduisent à une contradiction, l'hypothèse est rejetée. Le Coran montre ainsi que la vérité peut être atteinte non seulement par l'affirmation, mais également par l'élimination raisonnée des explications insuffisantes.

Ce récit révèle également le rôle décisif de l'observation. Les phénomènes visibles ne constituent pas la preuve ultime ; ils fournissent les données à partir desquelles la raison élabore son jugement. La connaissance résulte donc d'une articulation entre l'expérience sensible et l'inférence rationnelle. Le signe observé devient le point de départ d'un raisonnement qui conduit à une réalité qui le dépasse. Ainsi, le récit d'Abraham offre un véritable modèle de rationalité critique. Il associe l'observation, la formulation d'hypothèses, leur examen logique et l'acceptation des conclusions imposées par les faits.

Cette pédagogie du raisonnement dépasse largement le cadre du récit lui-même ; elle constitue un principe général de l'épistémologie coranique et prépare le lecteur à exercer un discernement analogue dans sa lecture du texte révélé comme dans son rapport au monde. Si le récit d'Abraham met en lumière une logique de démonstration fondée sur l'observation et la réfutation, celui de Joseph illustre une autre dimension essentielle de la pensée critique coranique : le raisonnement à partir d'indices matériels. À travers l'examen de preuves concrètes — la tunique déchirée, le faux sang ou les circonstances des faits — le Coran met en scène une véritable enquête, où la vérité est établie par l'analyse méthodique des traces disponibles. Cette dimension annonce déjà l'importance que prendra, dans les sections suivantes, l'observation des vestiges et des traces matérielles.

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Le récit de Joseph : une pédagogie de l'inférence à partir des indices matériels

Le récit de Joseph (Yūsuf) constitue l'une des illustrations les plus remarquables de la pensée critique dans le Coran. Contrairement à une lecture exclusivement morale ou spirituelle, ce récit met en scène plusieurs situations où la vérité est recherchée à partir d'indices matériels, d'observations circonstanciées et d'un raisonnement rigoureux. Le texte coranique montre ainsi que l'établissement des faits suppose une analyse critique des preuves disponibles plutôt qu'une simple acceptation des déclarations des protagonistes. Le premier exemple apparaît lorsque les frères de Joseph reviennent auprès de leur père en affirmant que leur frère a été dévoré par un loup. Pour étayer leur récit, ils présentent sa tunique tachée de sang : {Ils apportèrent sa tunique tachée d'un faux sang.} (Coran 12, 18).

L'expression coranique bi-damin kadhib (« un faux sang » ou « un sang mensonger ») mérite une attention particulière. Le texte ne se contente pas de rapporter une version des faits ; il signale immédiatement qu'un élément matériel contredit le récit présenté. Le mensonge n'est donc pas dévoilé par un aveu, mais par l'examen critique d'un indice. Les exégètes classiques se sont longuement arrêtés sur ce détail. Al-Ṭabarī rapporte plusieurs traditions selon lesquelles Jacob reconnut immédiatement l'invraisemblance du récit : la tunique était intacte alors qu'un animal sauvage l'aurait normalement déchirée en même temps que son porteur. Ibn Kathīr reprend cette observation en soulignant que l'absence de déchirure constituait un indice décisif de la fausseté de leur témoignage. Al-Rāzī insiste, quant à lui, sur la cohérence logique du raisonnement de Jacob : les traces matérielles doivent être compatibles avec les faits allégués.

Le récit montre ainsi que Jacob ne fonde pas son jugement sur une intuition ou sur un simple sentiment paternel. Il procède à une évaluation critique des éléments disponibles. Le récit présenté et les indices matériels ne concordent pas ; cette contradiction suffit à éveiller le doute et à empêcher toute conclusion hâtive. Un second épisode renforce encore cette pédagogie de l'enquête. Lorsque Joseph est accusé par l'épouse du dignitaire égyptien, un témoin propose un critère objectif permettant de départager les deux versions : {Si sa tunique est déchirée par devant, alors elle dit la vérité et il est du nombre des menteurs. Mais si sa tunique est déchirée par derrière, alors elle ment et il est du nombre des véridiques.} (Coran 12, 26-27).

Le critère retenu est exclusivement matériel. La position de la déchirure permet de reconstituer la dynamique de la scène. Une tunique déchirée par devant serait compatible avec une agression de Joseph ; une déchirure par derrière indique au contraire qu'il s'enfuyait lorsqu'il fut retenu. Le Coran conclut : {Lorsqu'il vit que la tunique était déchirée par derrière, il dit : "Voilà bien une ruse de vous, les femmes. Votre ruse est certes immense.} (Coran 12, 28).

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Ce passage présente une structure remarquable. La conclusion n'est pas tirée d'une préférence personnelle, ni d'un statut social, mais d'une observation objective interprétée selon un raisonnement cohérent. Le texte met ainsi en scène une véritable démarche probatoire où les indices matériels acquièrent une valeur démonstrative. D'un point de vue épistémologique, ces épisodes illustrent ce que la philosophie contemporaine désigne comme un raisonnement indiciaire ou une inférence à partir des traces. L'observateur recueille des indices dispersés, les confronte aux différentes hypothèses possibles et retient celle qui rend le mieux compte de l'ensemble des faits observés. Il ne s'agit pas d'une certitude immédiate, mais d'une conclusion rationnelle fondée sur la cohérence des preuves disponibles.

Cette logique est particulièrement proche de ce que Carlo Ginzburg[1] a désigné comme le paradigme indiciaire, selon lequel des traces apparemment secondaires permettent de reconstituer une réalité plus vaste. Elle rejoint également la notion d'abduction développée par Charles Sanders Peirce, où l'explication la plus plausible est dégagée à partir des indices observés. Bien que ces concepts soient élaborés dans un contexte philosophique moderne, ils permettent d'éclairer la sophistication des raisonnements que le Coran met lui-même en scène, sans pour autant leur être réduits.

Ainsi, le récit de Joseph dépasse largement le cadre d'une narration exemplaire. Il enseigne une véritable méthode d'investigation où l'observation, l'analyse des indices, la cohérence des hypothèses et la prudence dans le jugement constituent les conditions de l'accès à la vérité. En ce sens, il offre l'une des illustrations les plus achevées de la pensée critique que le Coran entend former chez son lecteur.

Les récits d'Abraham et de Joseph montrent que le Coran mobilise différentes formes de raisonnement : démonstration logique, réfutation, analyse d'indices et évaluation critique des hypothèses. Cette pédagogie de la raison s'achève par un principe général qui garantit la solidité de toute interprétation : l'exigence de cohérence et le refus d’une argumentation contradictoire. C'est à ce dernier fondement de la pensée critique coranique qu'est consacrée la section suivante.