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Ultra droite, islamisme : quand la notion de terrorisme est une catégorie politique

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Employée systématiquement pour dénoncer, avec raison, les attaques d’extrémistes musulmans menées contre des civils, la notion de terrorisme n’est quasiment jamais utilisée pour qualifier les mêmes agressions lorsqu’elles sont le fait de militants d’extrême-droite. Une assignation particulièrement éclairante qui en dit long sur l’usage politique de la catégorie de terrorisme. Un focus signé Fouad Bahri.

La chose était plus ou moins admise. Elle ne semble plus souffrir aucun doute à présent. La notion de terrorisme est une catégorie politique employée quasi exclusivement pour dénoncer le terrorisme d’extrémistes musulmans. Jamais, ou peu s’en faut, pour qualifier les attentats de militants de l’extrême droite dans toute sa nébuleuse (néonazie, fasciste, sioniste, etc). L’affaire de l’arrestation de militants du groupe terroriste d’extrême droite AFO (Action des forces opérationnelles) parmi lesquels un ex-policier et un ex-gendarme, groupe qui projetait de tuer des imams dits radicaux mais aussi des femmes voilées prises au hasard, et qui détenait plus d’une trentaine d’armes dont des grenades artisanales, en est la démonstration flagrante. Pour en être certain, nous avons mené l’expérience.

Du bon et du mauvais usage du terrorisme

Sur 80 titres de la presse disponible sur le premier moteur de recherche, Google actualités, moins de 10 % associent le terme terrorisme ou terroriste à celui d’ultra droite, soit 7 titres dont un ne fait que reprendre le chef d’accusation retenu contre les membres de ce groupe arrêtés pour « association de malfaiteurs terroriste criminelle ». La même recherche associée avec le nom du groupe (AFO), fournit un chiffre plus important de 12 occurrences sur 58 titres. Sauf qu’une bonne moitié de ces occurrences relève de sites militants ou de sites d’information francophones étrangers (tunisien, turc, etc) et non de la presse française main Stream, à quelques exceptions près (Le Monde, l’Express, France info).

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Défilé néonazi.

On remarque également que la notion d’extrême droite n’est pas employée, remplacée par celle d’ultra droite. Un choix qui s’expliquerait selon Nicolas Lebourg, historien et spécialiste de l’extrême droite cité par Le Monde, par le fait que « L’ultra droite, c’est un terme utilisé par les services de police pour désigner l’extrême droite violente », afin de la distinguer de l’extrême droite légale. Une précaution qui n’est pas de mise pour le terrorisme dit islamiste alors que la catégorie d’islamisme est également employée pour qualifier des partis issus de l’islam politique et légalistes dans le monde musulman. Enfin le mot « attentat » est écarté (trois ou quatre usages sur une soixantaine d’articles) au profit de celui d’ « attaque ». Il est très clair, à la lumière de cette comptabilité statistique, que le recours à la notion de terrorisme est réservé aux terroristes de confession musulmane. Pas aux autres.

De Robespierre à Daesh

Cette double dimension politique, à la fois de l’essence et de l’emploi de la catégorie de terrorisme, n’est pas une révélation. Nous savons déjà que le rapport de force politique et le destin d’un combat a servi de critères pour désigner successivement dans l’Histoire les mêmes individus et les mêmes groupes de terroristes ou de résistants. Les gouvernements attribuent systématiquement le qualificatif de terroriste à leurs ennemis, y compris lorsque ces derniers n’ont pas recours à des opérations contre des civils, selon une logique théorisée par Wéber et qui attribue le monopole légitime de la violence à l’Etat. L’emploi politique de la Terreur a eu des expressions diverses dans l’Histoire y compris au cours de la Révolution française qui a introduit avec Robespierre l’usage moderne du terrorisme d’état (régime politique de la Terreur). Autrement dit, l’emploi de ce terme sert le plus souvent à disqualifier la légitimité d’une action menée par un groupe de résistance à certaines formes d’oppression. Il va s’en dire que dans notre sujet, ce n’est pas le cas. Ni le terrorisme émanant d’extrémistes musulmans impliqués dans les attentats commis sur le sol français ou européen, ni celui de militants d’extrême droite ne peuvent recouvrir aucune légitimité. Ils sont condamnables du fait même de l’usage de la violence fait contre des civils, constituant, à ce titre, de graves menaces sociales et méritant toutes les peines prévues par la loi.

Dès lors, comment justifier ce double standard entre extrémisme musulman et extrême droite violente ?

Une figure contemporaine du Mal

Il semblerait que la volonté d’attribuer exclusivement la notion de terrorisme à des musulmans relèverait d’un phénomène d’assignation primaire qui caractérise la dénomination de l’ennemi, celui qui structure de manière externe la frontière sociale entre le « Nous » et le « Eux ». Ce phénomène comporterait une dimension religieuse dans la manière où il désigne la figure du Mal. Le terroriste est la figure contemporaine du Mal au sens où il est dénué de moralité, n’accorde aucune valeur à la vie, frappe de manière aveugle et sans limites, et tente par ce biais d’imposer un régime de peur à ses victimes. Un registre de la peur qui caractérise la représentation du Mal dans la culture occidentale moderne dans laquelle ce dernier n’est pas tant associé à la perversion ou à l’immoralité qu’à la peur que sa volonté de détruire inspire à ses victimes, à l’image des représentations démoniaques dans les films d’horreur.

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De ce point de vue, la lutte contre le terrorisme revêt les oripeaux d’un combat, non contre un mal, mais contre le Mal du siècle. La nature religieuse de la revendication dévoyée, par les extrémistes musulmans, de leurs actes, n’a fait qu’intensifier cette perception inconsciente du phénomène. En conséquence de quoi, l’assimilation d’autres formes de violence idéologique à l’usage médiatique du vocable terroriste, strictement réservé à l’islam, a semblé faire l’effet d’une résistance d’autant plus grande que cette assimilation induirait par-là un rapprochement, une proximité et une forme de porosité ethnoculturelle entre une identité nationale commune aux autochtones déviants (activistes de l’ultra droite) et non déviants. Le Mal est unique et toujours lointain. Lorsqu’il se rapproche et revêt un visage qui nous est familier (le visage de la religion, de l’ethnie ou de la Nation), il en devient plus effrayant car le risque de la contamination est grand.

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Anders Breivik a assassiné 77 personnes et fait 151 blessés en Norvège.

Le refus inconscient d’être associé sous une forme ou une autre au Mal pourrait expliquer ce mécanisme de refoulement consistant à ne pas désigner la violence des « nôtres » sous son nom. Le Mal, c’est forcément les autres et le terrorisme, la religion de l’Autre. Il est par ailleurs intéressant de constater que le même usage terminologique et univoque se retrouve, à un autre niveau, dans l’emploi du terme communautarisme, réservé exclusivement aux fidèles de l’islam, ce qui mériterait là-encore une analyse.

Le privilège occidental de la démence

Pour la notion de terrorisme, la gestion de ce dilemme langagier s’est faite en deux temps. Premier temps, le recours quasi exclusif à la psychiatrisation comme modalité de déculpabilisation pour tous les actes de violence isolés (Anders Breivik, Dylann Roof) émanant d’auteurs non musulmans, fussent-ils assortis d’une revendication de type nationaliste ou apparentée. Cette explication par le recours à des motivations psychologiques est, soulignons-le, le plus souvent refusée aux extrémistes musulmans, alors même que près de la moitié des auteurs d’attentats liés à Daesh ont été reconnus comme souffrant de troubles psychologiques.

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Dans une église noire de Charleston, aux Etats-Unis, Dylann Roof a tué 9 personnes.

A ce sujet, certains « experts » ont fait montre d’une grande créativité terminologique (radicalisation expresse) pour surmonter les contradictions parfois grossières observées entre une causalité idéologique pour le moins subite et un passage à l’action violente. Second temps, pour les actions collectives de groupes d’extrême droite, cette option psychologisante étant par définition exclue, a laissé place à des motivations violentes ou criminelles classiques, et ceci, précisons-le, sur le plan de la perception médiatique, non sur le plan judiciaire. La dernière affaire de l’AFO montre bien le fossé entre la qualification judiciaire, « association de malfaiteurs terroriste criminelle », et les dénominations diverses employées dans la médiatisation de ce type d’affaire évoquées plus haut.

Dans les années 60 et 70, le terrorisme était principalement le fait de groupes d’extrême gauche (Brigades rouges, Bande à Bader, etc). Nous étions alors en pleine guerre froide et le communisme faisait office, à cette époque, de figure du Mal pour le bloc ouest. Le Mal de l’athéisme séculier qui se dressait sur la route de la liberté évangélique porté par les Etats-Unis, leader messianique du monde libre ! Depuis la chute du Mur de Berlin, l’ennemi a bien changé de visage mais pas de nature.

Fouad Bahri

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