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Sylvain Tesson et l’immobilisme de la « beauf attitude » française

Sylvain Tesson

« Que suis-je ? Un pleutre, affolé par le monde, reclus dans une cabane, au fond des bois. Un couard qui s’alcoolise en silence pour ne pas risquer d‘assister au spectacle de son temps ni de croiser sa conscience faisant les cent pas sur la grève. » Sylvain Tesson, « Dans les forêts de Sibérie »

Il est des drames pudiques qui se jouent de la face du monde. Celui de Sylvain Tesson, belle plume, écrivain français de renom, chantre du voyage authentique et de l’évasion réelle à une époque marquée par l’aliénation humaine de la technologie, en est un. Dans un entretien accordé au Figaro, quotidien avec lequel il a réalisé plusieurs reportages, l’homme confie notamment ses « certitudes » sur l’islam, l’islamisme et les musulmans en France, dans un cocktail détonnant de raccourcis spatio-temporels, gloubiboulga liquide de références néo-orientalistes restées malgré tout indigestes et manquant cruellement de profondeur pour cet habitué des steppes, cet évadé des goulags urbains.

Florilège de Sylvain Tesson sur l’islam

En voici un florilège : « Je suis frappé par l’état de surprise apparemment sincère de ceux qui ont semblé découvrir le concept de terreur islamiste avec le Bataclan ou Charlie Hebdo alors qu’il date de l’hégire ! Souvenons-nous des ravages et des razzias en Provence ou dans le Sud-Ouest au Moyen Age ! » ; (les attentats) « n’ont fait que réveiller la mémoire de gens qui dormaient et n’avaient pas lu le Coran » ; « Quand je traversais à 20 ans l’Asie centrale à vélo, je voyais ces manifestations de haine et de violence terrifiantes au Pakistan et en Afghanistan. J’étais alors revenu avec l’espoir que jamais cette proposition sociologique, politique, psychique, administrative et religieuse ne puisse s’exprimer en France » ; « L’islam modéré est du même registre que les banques populaires ou la musique militaire : c’est un oxymore » ; « Il existe des musulmans ouïgours – donc chinois –, kirghizes, soudanais, maghrébins… Pas plus que critiquer Nietzsche fait de vous un germanophobe ou la pensée aristotélicienne un hellénophobe, dénoncer l’islam ne fait de vous un raciste ».

Sylvain Tesson

Sylvain Tesson et Amélie Nothomb.

Il est des chutes qui excluent par leur foncière détermination toute forme d’atterrissage. On croyait savoir que le voyage forgeait l’esprit. Qu’il était de nature, pour citer d’illustres devanciers de Sylvain Tesson, à développer l’intelligence comme nulle autre chose (Zola). Que quiconque n’a « pas quitté son pays est plein de préjugés » (Goldoni), qu’« on voyage pour changer, non de lieu, mais d’idées » (Taine), et que « voyager sans rencontrer l’autre, ce n’est pas voyager, c’est se déplacer » (Neel). Finalement, que le but du véritable voyage, selon Proust, « ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux ».

S’évader de l’Antre soi

Tesson serait-il donc l’exception qui confirme la règle ? Ses escapades « stégophiles » (activité consistant à monter sur les toits des cathédrales, ndlr) aux côtés de Robert Ménard, il y a dix ans, auraient-elles provoqué la glissade fatale d’un brillant esprit français, brisé, brûlé même par la fraîcheur ardente du bitume de l’anti-islam parisien ?  Que n’eut-t-il pris la peine de lire les auteurs qu’il invoque, Nietzsche en tête, lorsqu’il vantait en son temps la grandeur de l’islam en ces gracieuses envolées typiques de la prose allemande. « Le christianisme nous a frustrés de la moisson de la culture antique, et, plus tard, il nous a encore frustrés de celle de la culture islamique. La merveilleuse civilisation maure d’Espagne, au fond plus proche de nous, parlant plus à nos sens et à notre goût que Rome et la Grèce, a été foulée aux pieds (et je préfère ne pas penser par quels pieds!) – Pourquoi? Parce qu’elle devait le jour à des instincts aristocratiques, à des instincts virils, parce qu’elle disait oui à la vie, avec en plus, les exquis raffinements de la vie maure ! Les croisés combattirent plus tard quelque chose devant quoi ils auraient mieux fait de se prosterner dans la poussière », (in « L’Antéchrist »). Il n’est guère utile d’ajouter quelque chose à ce cruel tableau si ce n’est qu’aucun voyage n’est en mesure de suppléer aux défauts de l’âme, aux indigences de l’esprit, aux paresses de l’éthique et aux fréquentations suspectes. Et comme la charité est une valeur islamo-chrétienne, donc d’ampleur nationale, nous ne saurions trop suggérer à M. Tesson la lecture d’un ouvrage, précieux en cette circonstance. Histoire de déraciner, peut-être, quelques mauvaises herbes persistantes et de soigner par le retour au voyage, la blessure exotique de l’Antre soi.

Fouad Bahri

Sylvain tesson

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« Voyage au coeur de la Turquie », Nedim Gürsel

« Ibn Battuta : Grand Voyageur », Loïc Lepart