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Sofiane Meziani : les musulmans face à la crise spirituelle de notre société

Sofiane Meziani est professeur d’éthique au lycée Averroès de Lille. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont le dernier, « Petit manifeste contre la démocratie » aux éditions les Points sur Les i est paru en février 2016. Il aborde, dans un texte exclusif que publie Mizane Info, le défi du sens et la crise de la spiritualité dans les sociétés occidentales auxquels sont confrontés les musulmans. 

Les événements tragiques qui ont secoué la France ces dernières années doivent nous interpeller au plus haut point, parce qu’ils révèlent, au fond, non seulement les failles d’un système qui s’épuise à force de gesticulations politiques stériles mais aussi et surtout témoignent d’une véritable crise du sens. C’est dans un contexte de nihilisme de la conscience collective que des individus de tous bords sombrent dans l’extrémisme et la violence. En effet, un contraste manifeste apparaît sur la toile de la vie : l’abondance extérieure des hommes n’est qu’un joli rideau qui, en réalité, abrite sur la scène de notre existence une terrible disette intérieure. Une famine spirituelle. Un vide profond se fait ressentir dans cette société mercantile qui se délite au rythme des échéances électorales, où de plus en plus de personnes désillusionnées par la réalité amère du profit tentent, pour pallier ce manque, de s’accrocher, tant bien que mal, à une spiritualité quelconque.Une désillusion, comme le relève fort justement Edgar Morin dans La Voie, qui conduit un nombre de personnes en constante augmentation à faire appel aux psychothérapies, au yoga, au bouddhisme zen, etc. quand il ne s’agit pas d’avoir recours aux antidépresseurs. Une pathologie, en somme, qui ne dit pas son nom et qui n’est que le symptôme d’une société en pleine mutation.

Relever le défi majeur du sens

Il faut donc tenter de comprendre en amont cette transition qui, inéluctablement, ne se fera pas sans une modification structurelle du sujet. L’enjeu est donc de taille : il s’agit de fabriquer l’individu social de demain. Plutôt donc que de dépenser une énergie folle et stérile à polémiquer sur des points de divergence d’ordre juridique, à s’exciter avec une facilité déconcertante au moindre fait divers touchant la communauté musulmane, à la moindre provocation, à faire la comptabilité des actes racistes sur les réseaux sociaux, il faudrait penser à relever ce défi majeur, celui du sens.

Il faut avoir le courage de bousculer les lignes de conduite, les codes culturels, les consciences, au risque de susciter des réactions passionnées, afin de renouer avec l’esprit de l’islam matinal, au-delà de ses expressions historiques. Hormis la Parole sacrée de Dieu et la tradition avérée du prophète, tout doit être relativisé et soumis à la critique, afin d’impulser un souffle nouveau à la conscience musulmane

Un nouveau monde est en train de naître, qui appelle à de nouvelles interrogations, à de nouveaux défis et surtout à repenser notre rôle et les termes de notre engagement dans la cité. Aussi, faut-il donc cesser de ne penser l’Islam qu’en termes de fatawas (avis juridiques), et veiller plutôt à libérer l’oxygène spirituel qu’il contient pour apporter un nouveau souffle à cette société qui s’épuise. Il est, par ailleurs, important de reconnaître qu’en tant que musulmans nous avons une part de responsabilité dans ces événements tragiques qui ont bousculé notre pays. La radicalisation des jeunes musulmans trouve parfois appui dans des discours dont le substrat idéologique est commun à toutes les sensibilités religieuses, bien qu’elles s’expriment de différentes manières, plus ou moins ouverte, selon qu’elles soient de telle ou telle lecture.

L’éducation islamique doit être repensée

Notre discours, bien que relativement adapté à notre contexte, demeure, au fond, prisonnier d’un univers de références historiques qui doit être réinterrogé à la lumière des troubles que nous traversons. Plus encore, il doit s’ouvrir sur le monde en l’imprégnant de références qui participent de notre culture française, car, consciemment ou pas, en faisant une obsession sur nos références islamiques, en sacralisant l’histoire du monde musulman et la parole des savants, nous contribuons à fabriquer des musulmans tendus, repliés sur eux-mêmes, ne vivant l’islam que sous le prisme de l’islamophobie. Il y a donc un véritable travail de fond à mener sur le plan éducatif. Nous avons délaissé le champ de l’éducation, que nous avons limité à un simple enseignement des sciences islamiques, pour s’adonner à une course folle, et souvent vaine, à la représentativité et au leadership.

Nous avons le nez trop dans l’actualité et les stratégies politiques, et nous sommes, finalement, passés à côté de l’essentiel. Éduquer ce n’est pas entasser des connaissances dans l’esprit du croyant. Éduquer, c’est réinventer le musulman pour qu’il soit en phase avec le monde qui le porte et cesse ainsi de s’abreuver dans des idées mortes, voire mortelles ; il faut avoir le courage de bousculer les lignes de conduite, les codes culturels, les consciences, au risque de susciter des réactions passionnées, afin de renouer avec l’esprit de l’islam matinal, au-delà de ses expressions historiques. Hormis la Parole sacrée de Dieu et la tradition avérée du prophète, tout doit être relativisé et soumis à la critique, afin d’impulser un souffle nouveau à la conscience musulmane qui, jusque-là, demeure enfermée dans des courants passés et dépassés, réduisant ainsi les musulmans à une compréhension anachronique et une pratique infertile de l’islam.

Le dynamisme cosmique de la création divine

L’univers est en mouvement et le Créateur « n’est pas au spectacle de sa création », il n’est pas réduit à un Juge-spectateur scrutant les moindres gestes de l’homme en vue de le rétribuer car c’est là une conception simpliste, moraliste de l’islam conçu uniquement selon une logique de droits et de devoirs, de halâl et harâm comme si le croyant était simplement soumis à une « charte de vie » qu’il doit se contenter de respecter scrupuleusement pour gagner la satisfaction de son Seigneur. C’est là une morale de la crainte et de l’intérêt qui transforme Dieu en un « gendarme céleste » qui punit éternellement. L’univers n’est pas un produit fini, c’est une réalité en marche : « Tous ceux qui sont dans les Cieux et sur la Terre implorent son secours, pendant que Lui se manifeste chaque jour dans la réalisation d’une œuvre nouvelle ».[1] L’univers est conçu comme une émergence continue, il est en perpétuel jaillissement. Il en résulte, de ce point de vue cosmologique, que le croyant doit se faire artiste en faisant constamment appel à son imagination, à son intelligence créatrice afin d’être en harmonie avec la marche incessante de l’univers. Le message islamique, comme l’a clairement démontré Iqbal dans son projet de Reconstruction, notamment dans le chapitre « le principe du mouvement dans la structure de l’Islam », est intrinsèquement dynamique et appelle à renouveler en permanence notre compréhension du Verbe coranique pour être en phase avec « l’évolution créatrice » du temps. Le sceau de la prophétie ne marque pas la fin de l’histoire ; l’avenir est ouvert au déploiement du sens et des applications de la Parole divine dans un univers que Dieu ne cesse de créer. Nous devons nous mettre en garde contre la sclérose, la sécheresse des lectures littéralistes, les interprétations usées du Coran, autrement dit, contre l’anachronisme chronique pour nous réconcilier avec l’esprit dynamique de la Sagesse divine. En effet, cet « entêtement rétrospectif », ce regard borné sur un passé dépassé, qui se nourrit d’idées ridées et qui a enfermé l’islam dans un formalisme sans âme, a été l’une des principales causes du déclin de la civilisation musulmane. Ceci dit, la réconciliation de l’homme avec le souffle divin qui l’habite, de la raison avec ses limites, est le défi majeur qu’impose le bouleversement de notre univers. Et les musulmans ont intérêt à penser cette réconciliation. Sereinement.

[1] Coran, S.55, V.29

Sofiane Meziani

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« L´islam, entre cœur et intelligence un pas vers la réforme par un retour à l´essentiel », Sofiane Meziani