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24/07/2019
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Mohamed Bajrafil : « Ce que je pense de l’engouement soulevé par la diffusion du film Le Messager sur Arte »

Mohamed Bajrafil est imam, écrivain, conférencier, docteur en linguistique et spécialiste de la jurisprudence islamique. Il est l’auteur de « Islam de France, l’an I: il est temps d’entrer dans le XXIe siècle »A la suite de la diffusion du film « Le Messager » consacré à la vie du Prophète (PBDSL) sur Arte, Mohamed Bajrafil est revenu dans un texte sur l’engouement suscité par ce film sur les réseaux sociaux. Mizane.info le publie avec l’aimable autorisation de son auteur.  

Un message informant de la diffusion du film Le messager par Arte a depuis près d’une semaine inondé les réseaux sociaux. Pourquoi ? Pour deux raisons, je crois. La première est que, nous autres musulmans, aimons follement notre Prophète. C’est une chose avec laquelle nos frères et sœurs d’autres confessions ou sans confession doivent composer. Il est notre modèle, notre direction, notre gouvernail, Muhammad, paix et salut sur lui. Nous l’aimons, nous l’honorons et lui vouons un respect sans égal. Quand nous parlons de lui, quelque chose de particulier nous traverse, quelque chose d’indescriptible nous envahit – qui nous procure bonheur et contentement, joie et sérénité. Il est la guérison de nos cœurs affolés et le remède à leurs maux. La simple évocation de son nom éteint les flammes de la colère et apaise les douleurs du corps du croyant. C’est lui, c’est Muhammad, puisse Dieu lui adresser Sa miséricorde et Son salut.

L’amour des musulmans pour le Prophète

Jusqu’à un passé pas très lointain, que personnellement j’ai vu et vécu, l’évocation du nom du Prophète calmait les esprits de deux personnes prêtes à en découdre. En comorien, par exemple, pour apaiser la douleur ou la colère de quelqu’un on dit tout bonnement : « swala mhamadi », Mhamadi, étant l’adaptation phonétique du noble prénom de la plus bienfaisante des créatures de Dieu. « Swala mhamadi » est, voyez-vous, synonyme de « calme-toi ». Le grand théologien malikite, Iyad, dans son livre intitulé « al-Shifâ bi ta’rîfi huqûqi al-mustwafa » (la guérison assurée par la connaissance de l’élu) rapporte qu’un compagnon, Abdullah Ibn Oumar, avait une fois été atteint d’une paralysie au niveau d’un de ses pieds, autant que je m’en souvienne, et le remède qu’on lui a proposé était, devinez quoi, qu’il évoque le nom du Prophète. « Évoque le nom de la créature la plus aimée de toi » lui dit-on. Et le compagnon, tout naturellement, jeta, sans doute avec la plus grande des joies : « Ô Muhammad ». Et aussitôt l’évocation faite, aussitôt la guérison obtenue. Je ne chercherai pas, ici, à débattre de l’authenticité de ce récit, que certains, pensant être les premiers à le savoir, voudront nous rappeler. Je cherche tout bonnement à montrer aux non-musulmans ce que le Prophète représente pour nous musulmans, ce qu’il vaut réellement, afin qu’ils comprennent combien nous pouvons être peinés et torturés dans notre chair qu’on l’insulte ou qu’on le caricature.

L’image que les gens ont de l’islam et du Prophète, c’est nous qui la leur donnons

« Au lieu de nous corriger, nous cherchons des coupables ailleurs »

L’autre raison, et c’est aux musulmans que je m’adresse maintenant, est que cela nous plaît au plus haut point qu’enfin on parle positivement du Prophète dans les médias. Nous souffrons, et c’est normal, de l’image qu’ils en donnent : quelqu’un de dur, de méchant, d’inhumain. Ce qui est tout sauf vrai. Mais le souci, c’est que c’est nous autres musulmans, qui, de par notre comportement, salissons son image aux yeux des gens et les dégoûtons, par notre ignorance, de notre belle religion. C’est une vérité très amère, une pilule très difficile à avaler. Au lieu de nous regarder pour pouvoir nous corriger, nous cherchons des coupables ailleurs.

J’ai vu, au détour d’un échange sur Facebook, un de mes étudiants se plaindre à l’avance des platitudes qu’il allait entendre à la mosquée pendant le sermon du vendredi, alors que la mosquée de Jérusalem est à feu et à sang. Il escomptait, à raison, que les gens parlent des injustices et des humiliations que subissent au quotidien les palestiniens. Mais, il oublie que ces injustices, des gens en parlent depuis 60 ans et plus, avec les mots les plus durs et les phrases les plus éloquentes, sans que cela ait changé quoique ce soit. La résistance et la dénonciation doivent en réalité commencer par nous, par notre personne, avant de nous mettre à dénoncer quelqu’un d’autre, ou tout du moins le faire en même temps. Le souci est que parfois, voire souvent, quand on dénonce l’autre, c’est pour éviter de nous dénoncer nous-mêmes. L’image que les gens ont de l’islam et du Prophète, c’est nous qui la leur donnons.

« Le meilleur film que nous puissions faire sur le Prophète, c’est nous-mêmes ! »

Comme je le dis dans mon prochain livre, « Épîtres à un jeune français Musulman », et que d’autres avant moi ont dit, les pires caricatures que l’on puisse faire de notre bien aimé Prophète, nous, musulmans, en sommes les auteurs. Se faire aimer des gens est un des objectifs de notre religion, mais où en sommes-nous ? Où en sont certains parmi nous ? Entre bigoterie et je ne sais quel enfermement, ils nous coupent du monde, portent un regard négatif sur la vie et le monde, poussent et invitent à la violence. Quelle image peuvent avoir les gens de celui dont ils disent être les adeptes et de la religion dont ils disent être les croyants ? Soyons un instant honnêtes avec nous-mêmes. Il y a 1234 ans al-Shafi’i disait : « Nous critiquons notre temps, alors que le défaut est en nous. Notre temps n’a pas d’autres défauts que nous. Nous injurions notre temps à tort. S’il pouvait parler, il nous vilipenderait ». Moralité, le meilleur film que nous, musulmans, puissions faire sur le Prophète et l’islam, c’est nous-mêmes et notre comportement. Et il n’a besoin ni de budget, de production, ni de diffusion. Le scénario est des moins chers qui soient : se conformer à son désir de liberté, d’égalité, et de fraternité. « J’atteste que tous les humains sont frères », disait-il après chaque prière. Par la liberté, nous reconnaîtrons à chacun le droit de vivre comme bon lui semble, dès l’instant où il ne nuit pas à la vie en communauté, de croire ou de ne pas croire, car seul un comportement pharaonard (néologisme de Pharaon) cherche à imposer une foi particulière aux gens et seul un esprit laïcard interdit aux gens de croire ce qu’ils veulent et comme ils veulent. Les versets du Coran qui nous résument cela, il en existe une ribambelle.

Nous sommes d’abord humains avant d’être quoique que ce soit d’autres. Aimer nos proches, nos amis, quelles que soient leurs fois ou leur non-foi, est quelque chose d’humain

Les méfaits de la bigoterie religieuse

Par l’égalité, nous ne traiterons personne différemment de nous, en terme de droit et de justice et éviterons de répondre à l’injustice autrement que proportionnellement ou par le pardon, puisqu’il n’est permis à personne d’être injuste. Or, aujourd’hui on voit certains parmi les nôtres rendre pour un coup reçu deux voire trois coups. Enfin, par la fraternité, nous aimerons nos concitoyens comme nous nous aimons nous-mêmes. La bigoterie de ceux qui disent que nous ne pouvons pas dire joyeuses fêtes à nos concitoyens au motif fallacieux que nous les encourageons à rester dans l’erreur et la mécréance est à bannir une bonne fois pour toutes. Nous sommes d’abord humains avant d’être quoique que ce soit d’autres. Aimer nos proches, nos amis, quelles que soient leurs fois ou leur non-foi, est quelque chose d’humain. S’y opposer, c’est s’embarquer dans le bateau ivre de la schizophrénie, qui transporte, hélas, beaucoup parmi les nôtres. Quant aux acteurs, c’est nous musulmans. Les spectateurs ce sont les autres, y compris les non-musulmans. Nous devons travailler à les adopter, pour qu’ils nous adoptent. Le juge de ce film est Dieu. La récompense n’est rien d’autre que les oscars du paradis. Alors, au travail, amis réalisateurs. Notre film tourne. Soyons-en les réalisateurs, les scénaristes et les acteurs. Très humainement vôtre.