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17/07/2019
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Manifeste pour une médication informative

Notre vie est saturée d’information au détriment du savoir. La reproduction en boucle de la négativité des informations et des opinions sur les réseaux sociaux construit une nouvelle ère pour la conscience pessimiste de l’humanité. Comment comprendre cette évolution, et surtout, comment échapper à ses effets délétères ? C’est tout l’objet de ce manifeste qui tente de réinscrire les notions de bien, de sociabilité positive et d’émulation au cœur de cette double problématique de l’information et des réseaux sociaux.

L’information est un produit à consommer avec modération. Ce slogan, de première importance pour la santé des internautes, n’est affiché nulle part. Au coeur de la vaste industrie des nouvelles technologies et des interminables autoroutes de l’information qui, 24h sur 24, se fraient, en flux ininterrompu, un chemin jusque dans les arcanes les plus secrètes de l’âme, du coeur et de l’esprit humain, se joue un enjeu secret, invisible, intime et salutaire : quel type d’humanité allons-nous choisir d’incarner ?

Une bien vaste question que nous vous proposons d’aborder très brièvement sous l’angle de la santé mentale, psychologique et culturelle de l’homo technologicus que nous sommes devenus à la (dé)faveur des mutations soudaines et compulsives du capitalisme marchand et de la science dressée et domestiquée à des fins ouvertement mercantiles. Nous vivons à l’ère de l’information globale, totale. Information en continu, réseaux sociaux (facebook, twitter, Whatsapp, instagram, messenger), vidéos en ligne : nous mangeons de l’information matin, midi et soir. Ce mode de fonctionnement addictif, cristallisé par l’utilisation du smartphone, a généré et génèrera de plus en plus toutes sortes de pathologie dont nous ignorons à ce jour l’ampleur de la gravité.

Le cercle vicieux de l’information continuelle

Ainsi de l’anxiété conçue par les chaînes d’information en continu qui produisent en boucle des heures durant, voire des jours, la même information ou le même type d’information. Le «stress dû aux informations sur des catastrophes peut avoir un impact négatif très important sur la santé mentale et émotionnelle, et les effets peuvent durer plus longtemps que les gens ne l’imaginent», témoignait la journaliste spécialisée de Forbes Tara Haelle.

Dans un autre article, publié par Slate, intitulé « Comment aider son cerveau à générer de nouveaux neurones », Pierre-Marie Liedo mettait en garde contre « l’infobésité » générée par le trop plein d’information. « Aujourd’hui, écrivait-il, nous sommes confrontés à un vrai problème. Nous vivons dans un écosystème numérique où, sans rien faire, nous sommes bombardés d’informations. Il nous faut apprendre à lutter contre ce trop-plein. Nous sommes abonnés à des blogs, des lettres. Nos téléphones sonnent, vibrent. On s’aperçoit que ce type d’information, qui nous conduit juste à savoir, est délétère. Le cerveau bombardé d’informations, qui sait mais n’a pas compris, est condamné à l’anxiété. En tant que sujet, je deviens un spectateur, au lieu d’être un acteur ». Pour y remédier, l’auteur suggérait la méthode du filtrage préventif, celle qui consiste à « trier l’information utile, c’est-à-dire l’information qui nous fait comprendre, et de laisser de côté l’information futile, qui nous fait juste savoir. Celle-là, on n’en veut plus. Dit autrement, mon deuxième principe nous invite à lutter contre l’infobésité ». Cette suggestion ne suffit plus. Face à l’ampleur du problème, la fondation d’une méthode de soin, de prévention et d’accompagnement curatif de toutes les pathologies créées par l’anarchie informative, s’impose, ce que nous appelons médication informative.

Terrorisme, chômage, meurtre et faits divers, mensonges et dévoiements politiques, guerres : le consommateur d’information du XIXe siècle est un être passif, dépressif, fataliste et irrémédiablement tourné vers la consommation compensatoire de l’achat compulsif destiné à le soulager, de manière provisoire et précaire, de la folie du monde

A cette fin, deux niveaux d’intervention doivent être distingués. Celui de la production d’information journalistique diffusée par les médias. Celui de l’usage et de la production de contenu personnel sur les réseaux sociaux. Sur le premier point, nous proposons, au titre de professionnel de l’information et de l’expertise qu’une pratique continue de l’information nous a conféré, ceci : la production diffuse d’une contre-information psychologique, qui, sur le plan du contenu, est une information comme une autre, mais qui diffère quant à la nature de sa réception et quant à ses effets psychologiques. Nous faisons tout simplement référence à la nature de l’information qui est régulièrement produite dans les médias, information qui a la caractéristique d’être massivement négative, anxiogène et qui participe de la construction massive d’une conscience pessimiste du monde. Terrorisme, chômage, meurtre et faits divers, mensonges et dévoiements politiques, guerres : le consommateur d’information du XIXe siècle est un être passif, dépressif, fataliste et irrémédiablement tourné vers la consommation compensatoire de l’achat compulsif destiné à le soulager, de manière provisoire et précaire, de la folie du monde.

La suprématie de la négativité

La négativité quasi exclusive du statut de l’information crée un univers de non sens, de détresse psychologique, de neurasthénie morale qui se répercute sur le type d’humanité que nous incarnons. Le buzz, l’effet d’audience, le conflit, le scandale, la violence et la pornographie, sont recherchés et encouragés pour faire affluer comme un essaim d’abeille ce flux de consommateurs dont les grands groupes médiatiques espèrent recueillir le capital, nectar mielleux dont ils se gavent en permanence. Sur le plan technique, une information désigne en journalisme, un fait nouveau, singulier, qui tranche de la banalité du quotidien. Cette acception désigne en principe la nouveauté positive ou négative. Or, la pratique du métier a semble-t-il favorisé davantage la seconde sur la première. Le fameux dicton « on ne parle que des trains qui arrivent en retard, jamais de ceux qui arrivent à l’heure » fait référence à cette négativité.

Est-ce parce qu’une bonne nouvelle, dans un environnement entièrement marchandisé, générerait psychologiquement moins d’achat qu’une mauvaise nouvelle ? Qu’elle favoriserait l’esprit collectif, la solidarité, qu’elle nourrirait l’espoir et engendrerait un au-delà de soi, quant une mauvaise nouvelle pousserait au repli vers soi, à l’hyper-individualisme qui porte dans son principe la multiplication de l’achat et de manière plus approfondie, empêche la réflexion et la résistance intellectuelle, spirituelle et morale qu’il faudrait opposer nécessairement à cet ordre idéologique totalitaire qu’est le libéralisme exponentiel ?

Cette réflexion excède largement la longueur d’un article mais il faudrait relier ce constat à l’abrutissement massif des esprits planifié par les grilles de programmes télé dont la médiocrité et l’indécence ont franchi des abîmes insoupçonnés à ce jour. Ou encore, l’effondrement du niveau scolaire, programmé par l’Education nationale qui a supprimé, avec la disparition des notes et du redoublement, toute référence, tout point d’appui, privant ainsi l’enfant de toute possibilité de s’élever, de s’évaluer, de prendre conscience de soi et de progresser dans son cheminement vers le savoir. Loisirs et éducation, qualité télévisuelle et scolaire sont étroitement corrélés à l’achat et à la dépense (chaînes privées, écoles privées), autrement dit à l’argent.

Apportons la bonne nouvelle !

Contre cette descente aux enfers psychologiques et sociales, il y a un antidote : la bonne nouvelle. Contrairement à ce qu’un endoctrinement médiatique permanent pourrait nous fait croire, il y autant de bonnes nouvelles dans le monde que de mauvaises. Elles sont seulement invisibilisées et voilées, dissimulées dans le nuage de fumée des guerres et des atrocités humaines diffusées en continu. Nous proposons donc de développer un genre spécifique que nous pouvons définir comme une « évangélisation » littérale de l’information globale (du grec évangelos, bonne nouvelle). Rechercher, identifier, reconnaître, étudier et diffuser les bonnes nouvelles sont les missions caractéristiques de cette discipline journalistique qui puise ses racines dans une conception religieuse qui mériterait tout un développement théorique autour des notions d’information, de bonne nouvelle et de source.

Les vertus de la bonne nouvelle sont nombreuses. Elle est contagieuse, elle est exemplaire : elle génère de l’empathie et fabrique du mimétisme. Elle redonne espoir, tisse des liens, construit des ponts. Elle libère l’avenir et donne du sens au présent

Dans la pensée religieuse, la notion évangélique de « bonne nouvelle » ne renvoie pas seulement au christianisme venu annoncer l’imminence du Royaume de Dieu mais aussi à l’islam et de manière générale à la doctrine monothéiste. L’annonce de la bonne nouvelle est dans la conception islamique une des deux missions incombant aux prophètes venus annoncer la bonne nouvelle du pardon de Dieu et du Paradis aux croyants, fonction désigné par le terme arabe « al bashar », qui est également l’un des noms du Prophète Muhammad (l’autre mission est l’annonce coranique d’un châtiment douloureux à tous ceux qui auront mécru et rejeté le message des prophètes, ndlr). Elle renvoie elle-même à l’attribut divin d’« Al Khabir », le Bien-Informé, l’un des plus présents dans le Coran (mentionné dans 41 versets et 26 sourates) et constitue le socle de la notion islamique d’espérance. De manière générale, les vertus de la bonne nouvelle sont nombreuses. Elle est contagieuse, elle est exemplaire : elle génère de l’empathie et fabrique du mimétisme. Elle redonne espoir, tisse des liens, construit des ponts. Elle libère l’avenir et donne du sens au présent. Les bonnes nouvelles sont parmi nous, elles nous entourent discrètement : à nous, donc, de leur restituer leur visibilité médiatique globale, non pas pour voiler à son tour la négativité de l’homme mais pour l’équilibrer harmonieusement et lui restituer sa bienfaisance ontologique que d’obscurs miroirs médiatiques, miroirs grossissant, miroirs déformant, lui ont confisqué.

Le réseau social comme dépossession de soi

Le second point, l’usage et de la production de contenu personnel sur les réseaux sociaux, est de loin le plus problématique de par l’ampleur de l’addiction qu’il recouvre. L’usage et la diffusion sociale de la pratique des réseaux sociaux n’ont pas toujours été accompagnés, de la part de ses utilisateurs, d’une réflexion aboutie sur les conséquences que cette pratique a entraîné dans leurs vies. Cependant, cette même pratique a du inévitablement mener à une certaine prise de conscience des méfaits insidieux qu’elle produit en terme de salubrité mentale, intellectuelle, morale et spirituelle, chez ses usagers, sans pour autant que cette prise de conscience ne mène à des changements. Les réseaux sociaux ont conduit à une certaine polymorphie de la dépossession de soi. Redoutable facteur de régression morale à travers la formulation d’avis et d’opinions lapidaires, instantanés, d’injures, de médisances, de calomnies, de critiques réductives ; théâtre permanent d’une mise en scène maladive et égocentrique de soi, expression inassouvie d’un narcissisme autodestructeur, qui a pris le pas sur la discussion, cette forme d’échange réciproque fondée sur l’écoute attentive d’une parole compréhensive, et sur le partage, le réseau social est devenu tout à la fois l’espace et l’emblème d’une époque qui a chuté et qui ne parviens plus, dans cette chute effrénée, à se maintenir droite, debout. Le téléphone, outil d’échange vocal et de discussion , est devenu le smartphone, support d’applications multiples qui a érigé la conversation humaine au rang de fossile anthropologique au profit d’échanges froids et impersonnels. Dépossession de soi, le réseau social est aussi une dépossession chronophage de son temps, et donc de sa vie, dilapidé dans les dédales irrémédiables de la vanité virtuelle. 

Une autre possibilité pourrait être d’envisager différemment notre rapport aux réseaux sociaux non plus en terme de compte personnel mais de compte lié à un projet (intellectuel, social, religieux, culturel,etc), rapport qui justifierait les échanges et encadrerait les débats dans un sens plus utile et profitable à soi-même comme aux autres

Construits sur la règle dévastatrice de l’addiction consumériste, les réseaux sociaux sont devenus des lieux de contamination psychologiques pour beaucoup d’internautes qui y voyaient au départ l’occasion fabuleuse d’exprimer des avis, de participer à des débats, de diffuser des information, voire de la connaissance, promesse de liberté dévoyée en projet d’aliénation industrielle des esprits, comme cela arrive fréquemment avec les utopies.

Réinventer les réseaux sociaux

Le diagnostic posé, quels remèdes proposer ? Il est difficile d’envisager des palliatifs et des méthodes de sevrage pour un phénomène aussi profondément accoutumant que le réseau social. La diminution du temps de connexion est une piètre alternative. L’astreinte à des règles communes comme la personnalisation des statuts (pour endiguer les fakes) et le recours plus important à des groupes privés définis autour de valeurs éthiques opérantes, fonctionnelles, est envisageable mais elle ne règle pas le problème de l’addiction et, potentiellement, du narcissisme de masse à travers la personnalisation. La désactivation de ses comptes semble être la meilleure solution mais elle apparaît, dès lors, comme une solution radicale précisément parce qu’elle règle le problème à sa racine.

Une autre possibilité pourrait être d’envisager différemment notre rapport aux réseaux sociaux non plus en terme de compte personnel mais de compte lié à un projet (intellectuel, social, religieux, culturel,etc), rapport qui justifierait les échanges et encadrerait les débats dans un sens plus utile et profitable à soi-même comme aux autres. Une manière de contribuer à une resocialisation des réseaux sociaux avec une charte éthique à ne plus seulement respecter mais à accomplir, avec en outre, et c’est sans doute le plus important, un réinvestissement du réel au moyen d’échanges personnels directs et de collaboration obtenus autour de la réalisation d’un projet social. Un moyen astucieux de contourner les effets délétères et vicieux du narcissisme qui ne reproduit jamais, auto-like suprême, que sa propre image et ne partage pas autre chose que soi.

Fouad Bahri

A lire aussi : 

« Traite d’éthique », Miskawayh

« Le consumérisme selon l’islam », Ismaïl Mounir

« De la crainte et de l’espoir », Al Ghazali