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Le testament spirituel du Père Hamel

Le Père Hamel dans son Eglise de Saint-Etienne-du-Rouvray. 

Un hommage a été rendu mercredi 26 juillet au père Jacques Hamel, tué il y a un an dans son église de Saint-Étienne-du-Rouvray, près de Rouen par deux jeunes français de 19 ans, Adel Kermiche et Abdel Malik Petitjean, affiliés à l’organisation terroriste Daesh, avant d’être eux-mêmes abattus par les forces de l’ordre à leur sortie de l’église. Le président Emmanuel Macron, le Premier ministre Édouard Philippe et le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb, ont assisté à la messe et aux cérémonies en l’honneur du prêtre. Une stèle a été érigée à sa mémoire en cette occasion.

Le drame est dans tous les esprits, dans toutes les mémoires. L’assassinat atroce du Père Hamel dans l’enceinte même de son église de Saint-Étienne-du-Rouvray, près de Rouen, a durablement marqué les consciences françaises au fer rouge de l’indignation et de la douleur.

L’assassinat du Père Hamel, un séisme moral

Le 26 juillet 2016, deux jeunes français de 19 ans, Adel Kermiche et Abdel Malik Petitjean, débarquent dans l’Eglise pour accomplir une prise d’otages qui sera suivie d’un des plus horribles assassinats consignés dans les annales judiciaires françaises, le meurtre du Père Hamel, vieil agneau mis à mort par deux jeunes loups alors assoiffés de destruction. Consternations, séisme moral : cet assassinat a définitivement jeté le trouble dans l’opinion publique. Recueillements, hommages s’enchaînent. Les musulmans de France ne sont pas en reste : dans une grande émotion, les initiatives de rencontres s’expriment avec beaucoup de dignité. Certains fidèles assureront la sécurité d’Eglises durant la messe.

Portrait du Père Hamel réalisé par Moubine, un artiste de confession musulmane, et offert à l’Eglise de Saint-Etienne du Rouvray, en hommage à l’ecclésiastique.

D’autres s’y rendront pour prononcer un message d’amour et de paix aux chrétiens. Plus que jamais, la communion et le rapprochement naissent de la douleur, et la fraternité surgit des ténèbres de la mort. Que n’eut-il fallu attendre ce moment pour l’accomplir ? Mais un an après, que reste-t-il de ces moments de douleur et de paix ? Rien de plus, semble-t-il, qu’un souvenir fragile. L’angoisse commune se nourrit de l’indifférence commune et notre époque en regorge à satiété.

La fin d’un huis clos tragique

Sur le plan judiciaire, l’enquête est pratiquement arrivée à son terme. Les deux assaillants, connus des services antiterroristes, ont été abattus à leur sortie de l’Eglise. Engagé dans un processus d’endoctrinement avec Daesh depuis plusieurs mois, Adel Kermiche avait fait de la détention pour avoir tenté de rejoindre la Syrie en 2015, avant d’être libéré sous bracelet électronique et de revenir à Saint-Etienne-du-Rouvray en 2016. En prison, Kermiche est en contact avec d’autres activistes extrémistes qui contribuent à le former dans ses futurs projets d’assassinat. Petitjean, lui, était inconnu de la justice jusqu’à un mois avant le meurtre du Père Hamel, une fiche S lui ayant été attribuée le 29 juin peu de temps avant qu’il prête allégeance à Daesh sur une vidéo. Deux autres hommes, emprisonnés depuis, auraient été informés de l’attaque, l’un d’entre eux devait y participer mais a été écarté peu de temps avant. On sait que Kermiche et Petitjean communiquaient ensemble quatre jours avant l’épilogue dramatique sur la messagerie Telegram et que les deux hommes étaient manipulés mentalement par un prénommé Rachid Kassim, activiste de Daesh dont la mort à 30 ans, par un drone américain, a été annoncé en février dernier. La correspondance de ces échanges a été abondamment diffusée dans la presse via l’Express. Elle confirme le caractère prémédité de l’assassinat et met en relief la folie criminelle qui s’est emparée de ce groupe. Un an plus tard, tous les protagonistes de ce huis clos sanglant et glaçant sont donc morts ou en prison.

L’énigme de la jeunesse musulmane française

Les forces d’intervention policières françaises le soir de l’attaque du Bataclan.

Reste une énigme et un testament. L’énigme est cette jeunesse française née musulmane ou récemment convertie qui semble échapper à toutes les grilles d’analyse des experts ès terrorisme. Le recul et le sang-froid manquent face à leurs actes cruels. L’opinion publique persistent à voir en eux des tueurs froids, mus par une idéologie glaciale, de celle à vous refroidir l’échine. Des psychopathes téléguidés par une organisation politico-religieuse sanguinaire, et promouvant une conception totalitaire du djihad. Pour beaucoup de spectateurs, qui ignorent tout de ces notions, des valeurs et de l’histoire qu’elles portent, les termes d’islam et de djihad sont hélas aujourd’hui parfaitement interchangeables avec ceux de violence et de terrorisme du fait des événements eux-mêmes tout autant que de leur médiatisation. Sur cette jeunesse, il y a beaucoup à dire. Ce qui frappe d’emblée est l’extrême violence qui l’anime et ce en dehors de toute référence religieuse. Le profil de la plupart des activistes impliqués dans des opérations terroristes sur le territoire français sont de bons clients de la justice française : braquage, délinquance violente et/ou armée, trafic. Après un parcours familial chaotique, beaucoup ont fait de la prison, où ils y ont côtoyé des activistes de la branche la plus extrémiste du salafisme, idéologues ou recruteurs. Comme Khaled Kelkal avant eux (mort à 24 ans), la plupart ne dépasseront pas la vingtaine d’années (Mohamed Merah, Salah Abdeslam, Abdelhamid Abaaoud, 7 des huit terroristes du Bataclan), parfois moins (19 ans pour Adel Kermiche et Abdel Malik Petitjean, 20 ans pour Bilal Hadfi). Seuls quelques-uns franchiront le stade de la trentaine (Amedy Coulibaly, Mehdi Nemmouche, Rachid Kassim, Brahim Abdeslam, les frères Kouachi, Mohamed Lahouaiej-Bouhlel).

Le piège de la guerre civile tendu par Daesh

Tous ont en commun d’être des bombes sociales à retardement qu’il suffit à Daesh d’activer à distance. Cette fonctionnalité est précisément ce qui démontre le manque d’ancrage religieux de ces jeunes qui ne voient dans le djihad que leur propose Daesh que la possibilité de canaliser leur violence dans des actions à la portée narcissique incontestable. La propagande religieuse de Daesh l’a très bien compris : les banlieues françaises regorgent de ces jeunes qui cumulent tous les handicaps sociaux, territoriaux, économique et psychologique. Des jeunes à l’identité fragile, à l’âme perdue dont les recruteurs plus âgés savent sur quels boutons affectifs appuyer en leur promettant un avenir glorieux et héroïque, celui du combattant ou du martyr, en leur offrant une cause à défendre, libérer le monde musulman des bombardements occidentaux, et en donnant un sens à leur vie et à leur mort. « Ils nous ont expliqué que c’était les bombes larguées en Syrie qui les poussaient à être là », racontera Sébastien, un des survivants de l’attaque du Bataclan, à RTL. Le ressentiment, la colère, la frustration de cette jeunesse éminemment instable qui, comme toutes les jeunesses, est portée à l’excès voit donc dans l’action criminelle arborée du sceau fallacieux de la légitimité religieuse de Daesh, la continuité immédiate et bien plus séduisante de cette même violence qu’elle a pratiqué à travers la grande délinquance. « L’effet de mode » dispersé à grands renforts de publicité médiatique et le mimétisme feront le reste pour les imitateurs. La seule conversion à l’œuvre dans cette affaire est donc celle d’une violence séculaire gratuite et bornée à celle d’une violence « légitimée », une violence religieuse, sacrée, violence paradoxalement démultipliée par l’absence de barrières morales de ce qui devait précisément les en prémunir : la religion, et plus précisément, l’instrumentalisation criminelle de la religion à des fins idéologiques. De Boko Haram à Aqmi, la porosité entre banditisme, trafic et terrorisme est bien connue des spécialistes. Refuser d’affronter cette complexité, céder au simplisme de l’explication causale de l’extrémisme, c’est précisément reproduire indéfiniment les mêmes erreurs d’analyses, postuler les mêmes diagnostics partiaux et faire le jeu de la stratégie mortifère de Daesh qui rêve, à travers une rhétorique manichéenne sollicitée abondamment, de voir la France plongée dans une guerre civile. « La volonté de frapper un homme d’église, de donner à voir une guerre qui opposerait des appartenances culturelles et religieuses différentes, est manifeste dans l’action de Daesh. Et malheureusement, tant de responsables politiques, pour des raisons qui leur sont personnelles, leur ont offert la manichéenne opposition que les assassins cherchaient tant, si loin de ce que le peuple vit, au quotidien. Les extrêmes se répondent et se légitiment, cherchant à nous faire sombrer dans leurs fantasmes de guerre civile, poussant les un-e-s et les autres à « choisir leur camp », quand les leurs sont le même : celui de la haine et du rejet », écrira Marwan Muhammad, directeur du Collectif contre l’islamophobie en France, dans « Pour mes amis chrétiens ».

Qu’est-ce que le djihad ?

Le djihad armé, appelé qital, existe bel et bien dans la tradition musulmane. Il est codifié, relève exclusivement du commandement politique étatique légitime, ne s’applique qu’aux combattants d’armées régulières engagés dans un conflit et stipule la protection inconditionnelle de tous les civils. Il est étroitement associé à la notion de justice (‘adl) et sa définition comme sa pratique ne souffrent d’aucune ambiguïté. La dénomination de djihadisme ou djihadistes, utilisée pour qualifier des assassinats de civils, des actes de torture, doit être de ce fait définitivement écartée car elle participe d’une dissociation perverse du sens de ce terme et contribue par là même à renforcer la légitimité religieuse dévoyée de Daesh dont le djihad est le cœur de doctrine. Les thèses de certains musulmans affiliés à la tendance libérale-réformiste insinuant que toutes les références scripturaires de Daesh, qui fondent son argumentaire et sa propagande, sont toutes présentes dans la tradition musulmane et seraient, sous ce rapport, la traduction fidèle et authentique de cette tradition, ne sont pas seulement des thèses contestables scientifiquement dans leur approche sélective des références, dans la continuité normative et statutaire qu’elles induisent entre droit musulman (fiqh) et sources de la loi (Coran et tradition prophétique authentique), dans l’omission des finalités et des principes qui conditionnent la pratique normative de la sharia, mais également irresponsables dans l’amalgame et la continuité dangereuse qu’elles convoquent entre la religion musulmane d’une part et les exactions de Daesh qui seraient, de ce point de vue selon eux, l’expression fidèle de la religion musulmane, ou à tous le moins, d’une partie de ses enseignements. Si la production jurisprudentielle classique doit bien faire l’objet d’un aggiornamento, ce dernier ne peut se concevoir que dans la fidélité aux deux sources coranique et prophétique, notamment aux finalités éthiques du droit musulman (maqasid ashari’a) qui demeurent les deux boussoles de la revivification éthique et juridique du fiqh. C’est ce qui différencie radicalement une démarche de fidélité créatrice à celle d’une conversion séculière de la religion au dogme de la modernité en crise prônée par les adeptes de la sécularisation à marche forcée de l’islam, approche caractéristique des réformistes libéraux.

Il faut tout de suite ajouter que les références mobilisées par Daesh ne jouent pas le rôle de facteurs déclencheurs dans le passage à l’acte violent mais tout au plus de légitimateurs, ce qui est déjà en soi condamnable. La violence est en l’homme, et ces jeunes Français, ne cherchent, dans celle qui les animent, que la voie cathartique qui leur permettra, avec beaucoup d’opportunité, de mieux l’exprimer.

Paix et fraternité, les deux piliers du testament du Père Hamel

Quant au testament que nous évoquions plus haut, il n’est ni plus ni moins que celui du Père Hamel. Certes, il ne nous appartient pas de l’officialiser comme tel. Les vivants ne sont pas autorisés à parler au nom des morts. Mais la grandeur du Père Hamel est d’avoir quitté ce monde comme il a vécu : dans l’humilité et le courage tranquille de sa fonction, dévoué à Dieu, au service des Hommes. Face aux deux assassins qu’ils le conduisent à la mort, il n’a pas tremblé et lancera dans la douleur de l’adversité ces derniers mots : « Satan, va-t’en ! » Dans cette formule d’exécration de Satan, ce n’est pas seulement le démon criminel qu’il tance avec vigueur. C’est également le démon de la division, de la haine et de l’égoïsme. Les héritiers chrétiens et musulmans du Père Hamel sauront témoigner de ce message spirituel de paix et de fraternité néotestamentaire. « Ceux qui ont commis cet attentat avaient pour but de nous diviser, que les communautés s’entre-déchirent. Eh bien, on a eu envie de leur montrer le contraire », déclare ainsi Auguste Moanda, prêtre de la paroisse depuis six ans. Alors oui, il y a bien eu, dans les semaines qui ont suivi la mort du religieux, des gens « pas croyants », précise le prêtre, qui ont estimé qu’il était « naïf » de prôner le vivre-ensemble. Mais, c’était « marginal », dit l’homme qui avait déjà espéré il y a un an « que le sang du père Hamel soit le ciment entre nos deux communautés », d’après des propos rapportés par Le Monde. « Dans une famille, un décès rapproche », explique Christian, retraité de l’enseignement et servant d’autel à l’église Saint-Etienne. Selon lui, un an plus tard, la « fraternité » est même plus « grande » avec les musulmans qu’il appelle ses « frères ». Le président du conseil régional du culte musulman (CRCM) de Haute-Normandie et responsable de la mosquée Yahia, Mohammed Karabila, confirme : « Nous sommes sortis grandis de cet acte barbare contre un prêtre qui nous était cher, à nous, musulmans ».

« Les actes de bien de l’abbé continueront de porter leurs fruits »

Dans l’église du Père Hamel, une œuvre d’art en son hommage réalisée par un artiste de confession musulmane témoigne de cette alliance spirituelle entre les deux communautés. Autre hommage, celui d’un ouvrage écrit par un franco-algérien répondant au pseudonyme de Mohammed Nadim. Un recueil de lettres émouvantes et déchirantes dans lesquelles l’auteur témoigne de sa tristesse et de son désarroi. Un hommage partagé par toutes les consciences islamiques de France et que ces mots de Marwan Muhammad illustrent avec justesse : « De tous ceux dont, dans la folie et la haine, quelque esprit tordu aurait pu faire un ennemi, de toutes les personnes dont quelque militant égaré aurait pu questionner la responsabilité dans les injustices de ce monde… on n’aurait pas pu trouver plus éloigné que l’abbé Jacques Hamel. Et pourtant… c’est sa chère vie qu’ils ont volée et sa belle œuvre qu’ils ont terminée. Physiquement, du moins. Car le nom de l’abbé ne s’éteindra pas, tandis que le leur n’est déjà plus qu’un mauvais souvenir. Les actes de bien de l’abbé continueront de porter leurs fruits, tandis que leurs ignominies les poursuivront à jamais. »