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19/09/2019
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Eric Geoffroy : l’islam contemporain au prisme de l’extrémisme religieux      

Éric Geoffroy est islamologue à l’Université de Strasbourg et spécialiste du soufisme. Il est l’auteur de plus d’une dizaine d’ouvrages traduits en différentes langues. L’islam sera spirituel ou ne sera plus (Seuil) a d’ailleurs fait l’objet d’une réédition au printemps dernier. Dans cette tribune que publie Mizane Info, l’auteur revient sur les événements commis par Daesh au nom de l’islam et s’interroge sur les facteurs idéologiques qui ont permis son émergence.   

L’islam, qui se perçoit comme l’ultime révélation de ce cycle d’humanité, présente un curieux paradoxe. D’une part, en son dynamisme premier, proprement miraculeux, il a eu une grande part dans l’émergence de notre modernité : cette réalité, l’Occident actuel la refuse le plus souvent. D’autre part, avec le temps, les sociétés musulmanes sont entrées dans un lent processus de sclérose, produisant des archaïsmes dont nous voyons les manifestations aujourd’hui. La religion qui devrait être la plus en phase avec la modernité, grâce aux outils précieux qu’elle possède, tel l’ijtihâd (« effort de compréhension et d’interprétation des données de la Révélation »), s’est recroquevillée sur sa splendeur passée et a réduit son expérience à un frileux réflexe d’autodéfense vis-à-vis de l’extérieur. C’est comme si le génie de l’islam avait échappé aux musulmans de ces derniers siècles, désormais impuissants à porter le « dépôt » divin. Et c’est comme si le « scandale » du terrorisme djihadiste était nécessaire pour que, à la face du monde, les musulmans contemporains, mondialisés cette fois, se voient obligés de pratiquer l’immense aggiornamento qui s’impose à eux.

3 formes de l’inversion des valeurs islamiques initiales

Eric Geoffroy est islamologue à l’université de Strasbourg.

D’évidence, les formes religieuses de la sclérose, qui se manifestent ici ou là en climat musulman, sont avant tout le résultat d’évolutions géopolitiques, culturelles et sociales. Celles-ci ont pourtant fini par générer une véritable inversion des valeurs islamiques initiales. Donnons-en quelques exemples :

– La relativité de la « faute » d’Adam au Paradis, laquelle n’a pas entaché la « pure nature primordiale » (fitra) de l’homme et n’a donc pas eu de conséquence sur la vie humaine terrestre, face à l’obsession contemporaine du péché et de l’« interdit » (harâm). D’où le renversement de la pudeur en pudibonderie.

– L’ouverture de l’islam à l’universel, face au rétrécissement de l’islam à la dimension ethnique : le fléau, c’est cette ignorance qui revêt du nom d’islam les coutumes archaïques locales, souvent antéislamiques, et anti-islamiques (l’excision par exemple). Cette confusion amène à présenter l’accessoire comme étant l’essentiel et réciproquement. De même, l’esprit tribal, que le Prophète a tant combattu, s’est transformé à l’époque moderne en nationalisme politico-religieux.

– Le sens de l’altérité et du pluralisme interne d’opinions chez les premières générations de musulmans, face à la vision contemporaine qui considère souvent a posteriori l’islam comme un tout monolithique.

La pensée unique du salafisme mondialisé

Ainsi, le courant salafiste incarne-t-il la totale inversion du vécu des salafs (les « anciens ») dont ils se réclament. Ne promeuvent-ils pas la pensée unique, l’uniformité dans la tête et dans l’habit, alors que l’islam classique s’est caractérisé par une éthique de la divergence, un foisonnement d’écoles et de courants de pensée que nos contemporains – musulmans ou non – peinent à imaginer ? Il y a véritablement une confusion entre l’universalité que porte l’islam et une idéologie d’uniformité. Le savant Muhammad Saïd Ramadan al-Bûtî (m. 2013) a vite retourné le maigre slogan des salafistes en montrant que le nom qu’ils se sont arrogés, salafiyya, était bien, lui, la « mauvaise innovation » (bid‘a)[1]. Comme dans le cas des wahhabites, l’imposture est patente : comment prôner le retour au modèle des premières générations de musulmans (al-salaf) et en même temps détruire leur patrimoine, leur mémoire ?

La seule médication réside dans une spiritualité qui insuffle sagesse et miséricorde à une humanité et une planète en péril ; une spiritualité lucide et responsable, qui épouse le champ de la vie ; une spiritualité qui transcende les identités réductrices et désarme les extrémismes

En fait, les idéologies réductionnistes et littéralistes qui parasitent l’islam contemporain véhiculent un matérialisme religieux qui ressemble à s’y méprendre au matérialisme sécularisé de type occidental. Prenons l’exemple du « scientisme musulman », qui valide le Coran en ce qu’il contiendrait, par allusion ou explicitement, telle découverte scientifique : il ne fait que singer le positivisme issu de la modernité européenne au XVIIe siècle. L’un et l’autre sont en retard d’une révolution majeure, celle de l’avènement des paradigmes issus de la physique quantique : l’indéterminisme, l’incomplétude, l’imprédictibilité… À l’heure où cette physique constate la « dématérialisation de la matière », scientisme musulman et positivisme se cramponnent à des élaborations voulues « rationnelles », alors que le nihilisme, entre-temps, dans sa version djihadiste notamment, se saisit de la psyché humaine, pour l’entraîner dans la sidération et des paradoxes inouïs.

Vers l’aube d’une conscience spirituelle et universelle

Ainsi, plus l’hydre polymorphe du nihilisme gagne en vigueur, plus le remède doit être souverain. Il semble bien que la seule médication réside dans une spiritualité qui insuffle sagesse et miséricorde à une humanité et une planète en péril ; une spiritualité lucide et responsable, qui épouse le champ de la vie ; une spiritualité qui transcende les identités réductrices et désarme les extrémismes. Dans son ouvrage Reconstruire la pensée religieuse en islam, le penseur musulman indien Mohammed Iqbal (m. 1938), père spirituel du Pakistan, dégageait déjà les priorités à venir de l’islam et de l’humanité en général, soit un mouvement de la religion vers une conscience d’ordre mystique. En tant que « discipline du groupe », la religion correspondrait à un premier stade de l’humanité, qui connaîtrait son parachèvement dans une phase finale, une sorte d’assomption spirituelle, ultime, de l’individu. Tout serait alors question d’« expérience », où l’être « nourrit l’ambition d’entrer en contact direct avec la Réalité ultime ». « L’individu conquiert une personnalité libre, non pas en s’affranchissant des liens de la loi, mais en découvrant l’ultime source de la loi dans les profondeurs de sa propre conscience [2] ». Nous retrouvons là le message original d’émancipation et de libération de l’islam.

[1]Dans son ouvrageالسلفية: مرحلة زمنية مباركة لا مذهب إسلامي,« Les salafs : une période bénie et non un courant islamique », Dar al-Fikr, Damas, 1988 (non traduit en français).

[2] M. Iqbal, Reconstruire la pensée religieuse en islam, Éditions du Rocher/UNESCO, 1996 (rééd.), p. 181.