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En Egypte, affrontement feutré entre Al Azhar et Sissi sur la religion

Ahmed Tayyeb, grand imam de l’université Al-Azhar (à droite) avec le président Sissi (au centre).

La première institution de l’islam sunnite tente de résister aux volontés politiques du président Sissi de réformer la religion musulmane. Un bras de fer en coulisses qui marque le fossé latent entre le pouvoir militaire égyptien et l’université islamique qui avait cautionné le coup d’état de 2013 contre le président Morsi.

Dans un pays accablé par une crise économique permanente manifestée par une pauvreté accablante et une capitale à la fois surpeuplée et sur-polluée, dans une société déstabilisée par une violence politique durablement installée et des attentats anti-coptes, le contrôle politique de la religion semble relever de la nécessité tout autant que de l’impossibilité. Face à une montée en puissance de la mouvance salafiste dans la société égyptienne que le résultat électoral de Hizb An-nour en 2012 avait marqué, et cinq ans après le coup d’état sanglant contre le président Mohamed Morsi, issu de la confrérie des Frères musulmans, et élu démocratiquement la même année, coup d’état soutenu à l’époque par l’establishment égyptien (des laïques libéraux aux nationalistes, jusqu’aux salafistes et Al-Azhar elle-même), l’Egypte n’a toujours pas trouvé de consensus ou de statu quo solide dans l’équilibre entre religion et politique. En témoigne le bras de fer feutré entamé entre l’actuel président Abdel Fattah Sissi, qui avait déposé Morsi, et l’institution religieuse égyptienne d’Al-Azhar, traditionnellement inféodée au pouvoir comme en 2012.

Par Dieu, j’argumenterai contre vous devant Dieu le jour du jugement dernier

Une diversion pour faire oublier le chômage

Souvent présentée comme un rempart contre l’extrémisme religieux, l’université d’Al-Azhar a ainsi très mal accueilli les injonctions du pouvoir de réformer l’enseignement de la religion à l’école. « L’establishment religieux –pas tout entier mais sa majorité– est plutôt réticent aux ingérences (dans ses affaires), au fait notamment que l’on vienne stipuler comment la religion et le discours religieux devraient fonctionner », déclare H.A. Hellyer, chercheur non-résident à l’Atlantic Council, cité par l’Agence France Presse. L’université, par la voix de Ahmed Tayeb, grand imam et représentant officiel d’Al Azhar, y verrait une tentative de diversion du pouvoir pour faire oublier la réalité du chômage et de la pauvreté de masse. « Tayeb a ouvertement moqué l’idée d’une réforme religieuse promue par Sissi (…) « le problème (selon lui), c’est le chômage et les inégalités », a témoigné un membre d’une délégation étrangère à l’AFP. « Par Dieu, j’argumenterai contre vous devant Dieu le jour du jugement dernier », avait été jusqu’à leur répondre le président égyptien, visiblement soucieux de reprendre en main le contenu des programmes et des discours religieux en Egypte.

L’université Al Azhar a presque mille d’âge.

En dépit d’une commune hostilité contre l’idéologie religieuse saoudienne et ses extensions groupusculaires violentes, les deux centres du pouvoir (temporel et spirituel) semblent revenir doucement sur leur consensus. Dernière tension en date : la tentative, avortée, du ministre des Biens religieux Mohamed Mokhtar Gomaa d’imposer un prêche appelant, selon l’AFP, à l’éradication de l’extrémisme, à l’ensemble des mosquées du pays. Devant le refus d’Al-Azhar, le ministre a dû rebrousser chemin.

« Al-Azhar condamne tous les jours les actes criminels de Daech »

En janvier dernier, Sissi avait réclamé une position officielle de l’institution pour mettre un terme à la pratique du divorce oral, une formule prononcée par le mari, souvent présentée sous le terme de répudiation, et qui a valeur de divorce religieux. Opposition catégorique de l’université. La presse nationale s’est faite alors le relais de cette pression du pouvoir sur l’institution. Il lui est reprochée de ne pas avoir réformer les livres classiques de la jurisprudence musulmane (fiqh) qui seraient en décalage profond avec l’époque sur des questions comme l’esclavage ou le droit des femmes et de ne pas avoir fait reculer la violence terroriste commises par des groupes se réclamant de l’islam. « Al-Azhar a échoué à contrer le terrorisme », a accusé à la télévision égyptienne le présentateur pro-Sissi, Ahmed Moussa. Une accusation fortement relayée sur les réseaux sociaux d’après Le Monde. L’institution a répondu pour sa part à toutes ces accusations. « Al-Azhar condamne tous les jours les actes criminels de Daech. Laisser entendre le contraire est mensonger » a rétorqué le Cheikh Oussama Nabil.

Les partisans de Daech travaillent contre l’islam et contre l’humanité. Le châtiment prévu est sans appel : ils doivent être tués

Le grand imam Ahmed Al-Tayeb avait qualifié les partisans de Daesh de « kharijites », un courant sectaire du VIIe siècle spécialisé dans l’excomunnication et l’assassinat de musulmans. « Al-Azhar n’a pas le droit de juger quelqu’un de mécréant ; c’est une question de théologie. Mais Al-Azhar juge que les partisans de Daech travaillent contre l’islam et contre l’humanité. Le châtiment prévu est sans appel : ils doivent être tués », avait été jusqu’à défendre le théologien. Son adjoint, Abbas Choumane, avait poursuivi dans la foulée « Parmi les criminels qui ont commis ces crimes, il n’y en a pas un seul qui ait étudié, même un seul jour, à Al-Azhar ».

Une pax islamica ?

Finalement, les pressions ont commencé à payer pour le pouvoir. Un projet de loi contre l’extrémisme aurait été préparée par l’institution religieuse et présentée cet été au président Sissi pour sensibiliser le pays contre la violence et prévenir ses manifestations. Le texte « vise à protéger les trois religions monothéistes – le judaïsme, le christianisme et l’islam –  et leurs livres saints, la Torah, la Bible et le Coran.

Il mentionne leurs lieux de culte : les mosquées, les églises, les monastères, les temples, ainsi que tout autre lieu consacré au culte. Il définit l’incitation à la haine : ce sont les mots, les comportements ou les actes incitant ouvertement à la violence ou menant à des conflits intercommunautaires. La discrimination est définie comme étant toute distinction ou exception faite entre les individus ou les groupes sur la base de la religion, des croyances ou des confessions, de la race ou de la couleur de la peau ». Une conciliation qui est loin de signifier la signature d’une pax islamica entre Sissi et les clercs d’Al-Azhar.