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Bariza Khiari : « Il faut que les jeunes musulmans retrouvent la fierté de la civilisation islamique »

Bariza Khiari est sénatrice (PS) de Paris, auteure de « Le soufisme : spiritualité et citoyenneté » (Ed. Fondapol, coll. « Valeurs d’Islam », Paris, 2015) et présidente de l’Institut des cultures d’Islam depuis avril 2016. Dans un entretien exclusif accordé à Mizane Info, elle nous confie ses espoirs, ses doutes et ses réflexions sur l’islam en France, le CFCM et l’islamophobie. Exclusif.

L’Islam est devenu en quelques décennies un sujet politique en France. Cela vous inquiète ?

Effectivement, l’Islam est aujourd’hui un sujet politique et ce alors que c’est d’abord une spiritualité. Cela s’explique avant tout parce qu’il se passe à l’heure actuelle des choses dans le monde autour de l’Islam et que la France n’est pas étanche à tout cela, il y a une certaine porosité. Ensuite, sur le territoire français résident entre 5 et 6 millions de musulmans dont beaucoup sont pratiquants. L’Islam est la deuxième religion de France et a acquis de ce fait une visibilité dans l’espace public qui est insupportable pour un certain nombre de concitoyens. Et c’est donc devenu un sujet de politique intérieure. Je le regrette puisque désormais, dans ce pays, l’Islam est convoqué tous les matins, pour tout et n’importe quoi. Et, clairement, les musulmans souffrent de cette situation.

Je suis intimement convaincu que savoir c’est pouvoir. La connaissance est la condition du dépassement

Vous vous définissez comme « farouchement républicaine et sereinement musulmane ». Porteuse de cette double casquette, quel regard portez-vous sur la façon dont la laïcité est, depuis une dizaine d’année, régulièrement convoquée dans le débat public ?

Alors que la laïcité est à l’origine un instrument de concorde dans la société, elle est devenue une véritable religion, avec ses propres intégristes. Il est d’ailleurs alarmant de constater que même le Front National capte cette valeur, eux que l’on avait plutôt l’habitude de voir du côté des ultra catholiques… Je dois beaucoup à la laïcité. Elle m’a permis de dépasser les déterminismes, de tout ordre, qui étaient les miens. Mais si j’ai pu m’en émanciper, dans le cadre des espaces de liberté qu’installe la laïcité, c’est parce que dans le même temps, j’avais acquis les valeurs de l’Islam. Il y a eu une transmission par les biais traditionnels, familiaux, qui m’ont permis de connaître cette histoire et ces valeurs, de les intégrer et de les faire miennes. Je suis intimement convaincu que savoir c’est pouvoir. La connaissance est la condition du dépassement. Et ce que montre la récente étude de l’Institut Montaigne (1) est à cet égard éclairant : on y voit que de nombreux jeunes musulmans de France ne connaissent pas leur religion, certains allant jusqu’à penser que la nourriture halal fait partie des 5 piliers de l’Islam ! Il y a donc des vrais trous dans la raquette de la connaissance…

Précisément, la publication de ce rapport intitulé « Un islam français est possible » a fait débat, tant sur son existence même que sur certains des résultats dévoilés. Comment vous positionnez-vous ?

Bariza Khiari à l’Institut des cultures d’islam.

Je n’ai aucun problème avec ce rapport et je me félicite de sa publication. Je connais l’Institut Montaigne, je ne suis pas toujours d’accord avec leurs conclusions, notamment celles sur les statistiques ethniques (2), mais ils mènent un travail sérieux. En l’occurrence, j’ai suivi la méthodologie de cette étude et je considère que c’est un travail fiable. Encore une fois, on a besoin de savoir. Et il faut que l’on ait une photographie du monde musulman dans ce pays, cela nous manque. Or cette étude en fournit une, avec des enseignements intéressants. En positif, on apprend qu’une grande partie des musulmans de France sont sécularisés (46 %). Mais aussi que nombre d’entre eux sont dans une forme de défi à la République (28 %). Une réalité qu’il faut affronter car cela renvoie aux responsabilités de la puissance publique sur les questions de discrimination, de précarisation, de ghettoïsation. Une telle étude nous donne des éléments concrets de connaissance qui permettent d’envisager une ingénierie fine pour intervenir dans une situation qui n’est pas irréversible. Je considère donc que ce rapport est tout à fait intéressant et pertinent. Et j’espère qu’ils le reconduiront afin que dans quelques années on puisse mesurer les évolutions.

On a aussi beaucoup parlé de la Fondation pour l’Islam de France qui est présidée par Jean-Pierre Chevènement. La nécessité d’une telle structure tout comme la nomination d’un non-musulman à sa tête n’ont pas fait l’unanimité…

J’ai signé cet été avec 40 autres personnalités françaises et musulmanes une tribune dans laquelle nous nous disions prêts à prendre nos responsabilités pour œuvrer à la structuration d’un Islam de France (3). Nous y appelions notamment à réactiver cette Fondation créée il y a plus de dix ans et qui n’a jamais fonctionné.

Malgré toute la considération que j’ai pour Jean-Pierre Chevènement, on a clairement affaire là à une gestion coloniale de l’Islam de France

Nous avons donc tendu la main au ministre de l’Intérieur. Mais force est de constater qu’il ne l’a pas saisi. J’ai beaucoup de respect pour Jean-Pierre Chevènement qui est un ancien collègue. Ce n’est donc pas une question de personnalité. Mais si j’entérine sa nomination à la tête de cette instance, cela signifie que j’entérine l’idée invraisemblable selon laquelle il n’y aurait pas dans la « communauté » musulmane de France une seule personne capable d’assumer une telle fonction ! Malgré, encore une fois, toute la considération que j’ai pour Jean-Pierre Chevènement, on a clairement affaire là à une gestion coloniale de l’Islam de France. En plus, depuis que son nom circule, il a tenu des propos invitant les musulmans à la discrétion qui sont inacceptables s’il occupe cette position.

D’autres responsables de votre formation politique ont tenu des propos problématiques sur l’Islam et les musulmans ces derniers mois. Par exemple Laurence Rossignol qui le 30 mars avait parlé des « franco-musulmans » …

Le terme de franco-musulman est bien entendu tout à fait inapproprié, la « musulmanie » n’est pas un pays. En l’occurrence, je pense surtout que Laurence Rossignol a usé d’un raccourci de langage malheureux. Mais au-delà de ce cas, ma parole est libre, y compris lorsqu’il s’agit de socialistes. Par exemple, je considère que lorsque Manuel Valls hystérise le débat sur le burkini, jusqu’à en faire un sujet international, il sort de ce que l’on est en droit d’attendre d’un Premier ministre : rassembler le pays et non pas tenir des positions qui le clivent.

Quel bilan tirez-vous de l’action du Conseil français du culte musulman après quatorze années d’existence ?

Je considère qu’ils n’ont pas été efficaces, c’est d’ailleurs pour cela que j’encourage la jeune génération à prendre des responsabilités. A leur décharge, je sais qu’ils n’ont pas eu beaucoup de moyens pour fonctionner, il faut le souligner. Mais cela n’explique pas tout. On sait par exemple que les jeunes qui se radicalisent en France sont connectés. Qu’a fait le CFCM contre cette réalité ? Nous devons joindre nos jeunes avec les mêmes moyens que Daesh, il faut aller les chercher sur ce terrain, y produire un contre-discours. Cela n’a pas été fait, il y a donc un constat de carence. Par ailleurs, l’étude de l’Institut Montaigne nous apprend que seulement un tiers des musulmans français a entendu parler du CFCM et que seuls 12 % s’estiment bien représentés par cette institution. Cela signifie qu’il est surtout connu des autorités, des Préfets, des décideurs. Ce n’est pas satisfaisant.

Nous sommes dans un pays où l’on préfère avoir un débat interminable sur un terme, l’« islamophobie », plutôt que sur les causes de la montée des actes antimusulmans

Une autre structure, non institutionnelle, occupe une place grandissante dans le débat autour de l’islam, il s’agit du CCIF qui entend documenter et lutter contre tous les actes islamophobes. C’est un combat nécessaire dans la France actuelle ?

Bariza Khiari est sénatrice.

Tout d’abord, je note que nous sommes dans un pays où l’on préfère avoir un débat interminable sur un terme, en l’occurrence celui d’« islamophobie », plutôt que sur les causes de la montée des actes antimusulmans… Je m’étonne de voir couler autant d’encre à ce sujet alors que l’on sait que ce terme n’est absolument pas une invention de Khomeiny mais qu’il vient de l’administration coloniale française. Concernant le CCIF, je ne me prononce pas sur leurs positions idéologiques que je méconnais. Mais je salue le travail qu’ils mènent. Un travail concret, devant la justice, où ils obtiennent des résultats. Sur leur page Facebook, ils ont lancé un modèle de lettre pour dénoncer les propos de Eric Zemmour. Qui fait ce type de travail à part eux ? Il faudrait d’autres structures, d’autres associations qui s’y mettent car cela est nécessaire et bienvenu.

Comment l’Institut des cultures d’Islam (ICI) que vous présidez peut-il peser face à tous ces enjeux ?

L’ICI est un établissement culturel et mon objectif premier est de revaloriser les cultures de l’Islam. Comme je l’ai dit, il y a des trous dans la raquette de l’éducation des jeunes français musulmans. Ils ne savent pas d’où ils viennent, or c’est la condition première pour être bien dans ses baskets. Il faut que les jeunes musulmans retrouvent la fierté de ce qu’est la civilisation islamique, dans les domaines des sciences, des lettres, de la poésie. Il ne s’agit pas de passéisme mais de donner des clefs pour renouer avec la fierté de soi, la dignité. Et j’entends pour cela valoriser les nombreuses cultures de l’Islam. C’est un outil essentiel pour les musulmans mais aussi pour les compatriotes qui ne connaissent pas ces cultures. J’entends donc consacrer des expositions à des figures tutélaires de l’ère arabo islamique telle que celle de l’émir Abd El Kader, un soufi, un poète, un combattant qui a aussi sauvé des milliers de chrétiens à Damas. En plus de cela, je souhaite consacrer de la place à l’art contemporain. Les artistes des pays d’origine doivent pouvoir exposer chez nous, à l’ICI, dans cette ville-monde qu’est Paris. On sait que partout les artistes, les créateurs organisent autour d’eux des espaces d’émancipation, ce n’est par hasard qu’ils sont bien souvent les premiers touchés lorsqu’il y a de la répression. L’ICI doit leur offrir des espaces et valoriser leur créativité. Je pense réellement qu’aujourd’hui, la culture est essentielle et il devrait y avoir de tels instituts dans toutes les métropoles de France.

Entretien réalisé en 2016. Propos recueillis par Emmanuel Riondé.

Notes :

(1) : Rapport intitulé « Un islam français est possible », rendu public en septembre et consultable sur /www.institutmontaigne.org. L’auteur de ce rapport, Hakim El Karoui est, avec Bariza Khiari, à l’origine de « L’appel des 41 », publié le 30 juillet 2016 (voir ci-dessous).

(2) : le 11 septembre 2014, l’Institut Montaigne avait publié un rapport dans lequel il prônait la relance des statistiques ethniques.

(3) : Lire la tribune « Nous, Français et musulmans, sommes prêts à assumer nos responsabilités » (« L’appel des 41 »), publiée dans le Journal du Dimanche, le 30 juillet 2016.

 

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