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Averroès : l’accord de la religion et de la philosophie

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« Les trois philosophes » de Giorgione.

Le grand philosophe et juriste andalou Ibn Rushd, plus connu en Occident sous le nom d’Averroès, a exercé non seulement une influence magistrale sur la pensée musulmane mais aussi sur l’Occident dès l’époque de Saint-Thomas d’Aquin. Toute sa vie, Averroès a exposé sa méthodologie et sa conviction intime : philosophie, science et religion participent de la même Vérité et de la même Réalité, et de ce fait s’accordent parfaitement. Mizane.info inaugure la présentation annotée d’une série de textes issus de son ouvrage « L’accord de la philosophie et de la religion », extraits de la traduction de Léon Gauthier publiée à Alger en 1905.

Si l’œuvre de la philosophie n’est rien de plus que l’étude réfléchie de l’univers en tant qu’il fait connaître l’Artisan (je veux dire en tant qu’il est œuvre d’art, car l’univers ne fait connaître l’Artisan que par la connaissance de l’art qu’il révèle et plus la connaissance de l’art qu’il révèle est parfaite, plus est parfaite la connaissance de l’Artisan), et si la Loi religieuse invite et incite à s’instruire par la considération de l’univers, il est dès lors évident que l’étude désignée par ce nom de philosophie1 est, de par la Loi religieuse, ou bien obligatoire ou bien méritoire.

Que la Loi divine invite à une étude rationnelle et approfondie de l’univers, c’est ce qui apparaît clairement dans plus d’un verset du Livre de Dieu (le Béni, le Très-Haut).

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Lorsqu’il dit par exemple: « Tirez enseignement [de cela], ô vous qui êtes doués d’intelligence ! » (Coran 59, 2); c’est là une énonciation formelle montrant qu’il est obligatoire de faire usage du raisonnement rationnel, ou rationnel et religieux à la fois.

De même, lorsque le Très-Haut dit: « N’ont-ils pas réfléchi sur le royaume des cieux et de la terre et sur toutes les choses que Dieu a créées ? » (Coran 7, 184) ; c’est là une énonciation formelle exhortant à la réflexion sur l’univers.

Le syllogisme, une obligation coranique

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Le Très-Haut a enseigné que parmi ceux qu’Il a honorés du privilège de cette science fut Ibrahîm (le salut soit sur lui), car Il a dit : « C’est ainsi que nous fîmes voir à Ibrahim le royaume des cieux et de la terre (Coran 6, 75), etc.).

Le Très-Haut a dit aussi : « Ne voient-ils pas les chameaux, comment ils ont été créés, et le ciel, comment il a été élevé ! » (Coran 88, 17) (…) et de même dans des versets innombrables.

Puisqu’il est bien établi que la Loi divine fait une obligation d’appliquer à la considération de l’univers la raison et la réflexion, comme la réflexion consiste uniquement à tirer l’inconnu du connu, à l’en faire sortir, et que cela est le syllogisme, ou se fait par le syllogisme, c’est pour nous une obligation de nous appliquer à l’étude de l’univers par le syllogisme rationnel; et il est évident que cette sorte d’étude, à laquelle la Loi divine invite et incite, prend la forme la plus parfaite quand elle se fait par la forme la plus parfaite du syllogisme, qui s’appelle démonstration.

C’est un devoir pour nous de nous aider dans notre étude de ce qu’ont dit, sur ce sujet, ceux qui l’ont étudié avant nous, qu’ils appartiennent ou non à la même religion que nous; car l’instrument, grâce auquel est valide la purification, rend valide la purification à laquelle il sert, sans qu’on ait à examiner si cet instrument appartient ou non à un de nos coreligionnaires : il suffit qu’il remplisse les conditions de validité. Averroès

Puisque la Loi divine incite à la connaissance, par la démonstration, du Dieu Très-Haut et des êtres qu’Il a créés, comme il est préférable ou même nécessaire, pour qui veut connaître par la démonstration Dieu (le Béni, le Très-Haut), et tous les autres êtres, de connaître préalablement les diverses espèces de démonstration et leurs conditions (…) et comme cela aussi n’est pas possible à moins de connaître préalablement celles des parties du syllogisme qui viennent les premières (je veux dire les prémisses) et leurs espèces; – il est obligatoire pour le croyant, de par la Loi divine, dont l’ordre de spéculer sur les êtres doit être obéi, de connaître, avant d’aborder la spéculation, les choses qui sont pour la spéculation comme les instruments pour le travail.

Le syllogisme n’est pas une innovation religieuse

De même que le jurisconsulte (faqih) infère, de l’ordre d’étudier les dispositions légales, l’obligation de connaître les diverses espèces de déductions juridiques, de savoir lesquelles sont des syllogismes concluants et lesquelles n’en sont pas, de même le métaphysicien doit inférer de l’ordre de spéculer sur les êtres l’obligation de connaître le syllogisme rationnel et ses espèces.

Et à plus juste titre: car si de cette parole du Très-Haut: « Tirez enseignement, ô vous qui êtes doués d’intelligence ! », le jurisconsulte infère l’obligation de connaître le syllogisme juridique, à plus forte raison le métaphysicien en inférera l’obligation de connaître le syllogisme rationnel.

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Université d’Al-Azhar, au Caire.

On ne peut objecter que cette sorte de spéculation sur le syllogisme rationnel soit une innovation (bid’aa) [ou hérésie], qu’elle n’existait pas aux premiers temps de l’Islam ; car la spéculation sur le syllogisme juridique et ses espèces, elle aussi, est une chose qui fut inaugurée postérieurement aux premiers temps de l’Islam, et on ne la considère pas comme une innovation [ou hérésie].

Nous devons avoir la même conviction touchant la spéculation sur le syllogisme rationnel.

Si quelqu’un avant nous s’est livré à de telles recherches, il est clair que c’est un devoir pour nous de nous aider dans notre étude de ce qu’ont dit, sur ce sujet, ceux qui l’ont étudié avant nous, qu’ils appartiennent ou non à la même religion que nous; car l’instrument, grâce auquel est valide la purification, rend valide la purification à laquelle il sert, sans qu’on ait à examiner si cet instrument appartient ou non à un de nos coreligionnaires : il suffit qu’il remplisse les conditions de validité.

Un rapport décomplexé mais critique à la philosophie grecque

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Par ceux qui ne sont pas nos coreligionnaires, j’entends les Anciens qui ont spéculé sur ces questions avant l’islam.

Si donc il en est ainsi, et si tout ce qu’il faut savoir au sujet des syllogismes rationnels a été parfaitement étudié par les Anciens, il nous faut manier assidûment leurs livres, afin de voir ce qu’ils en ont dit.

Si tout y est exact, nous l’accepterons; s’il s’y trouve quelque chose d’inexact, nous le signalerons.

Quand nous aurons achevé ce genre d’étude, quand nous aurons acquis les instruments grâce auxquels nous pourrons étudier les êtres et montrer l’art qu’ils manifestent, (car celui qui ne connaît pas l’art ne connaît pas l’œuvre d’art, et celui qui ne connaît pas l’œuvre d’art ne connaît pas l’artisan), nous devrons entreprendre l’étude des êtres, dans l’ordre et de la façon que nous aura enseignés la théorie des syllogismes démonstratifs.

L’étude des livres des Anciens est obligatoire de par la Loi divine, puisque leur dessein dans leurs livres, leur but, est précisément le but que la Loi divine nous incite à atteindre ; et celui qui en interdit l’étude à quelqu’un qui y serait apte, c’est-à-dire à quelqu’un qui possède ces deux qualités réunies, en premier lieu la pénétration de l’esprit, en second lieu l’orthodoxie religieuse et une moralité supérieure, celui-là ferme aux gens la porte par laquelle la Loi divine les appelle à la connaissance de Dieu.

Il est clair, aussi, que nous n’atteindrons pleinement ce but, la connaissance des êtres, qu’en les étudiant successivement l’un après l’autre, et à condition que le chercheur suivant demande secours au précédent, comme cela a lieu dans les sciences mathématiques.

Supposons, par exemple, qu’à notre époque la connaissance de la géométrie fasse défaut, qu’il en soit de même de celle de l’astronomie, et qu’un homme veuille découvrir, à lui seul, les dimensions des corps célestes, leurs formes, et les distances des uns aux autres.

Certes, il ne pourrait pas connaître par exemple la grandeur du Soleil par rapport à la Terre, ni les dimensions des autres astres, fût-il le plus perspicace des hommes, sinon par une révélation ou quelque chose qui ressemble à la révélation.

Et si on lui disait que le Soleil est plus grand que la Terre environ cent cinquante ou cent soixante fois, il taxerait de folie celui qui lui tiendrait un tel propos ; et pourtant c’est une chose démontrée de telle manière en astronomie, que quiconque est versé dans cette science n’en doute point.

La seule vérité comme argument d’autorité

Mais la science qui admet le mieux, à ce point de vue, la comparaison avec les sciences mathématiques, c’est la science des principes du droit et le droit lui-même, dont la théorie ne peut être achevée qu’au bout d’un temps fort long.

Si un homme voulait aujourd’hui, à lui seul, découvrir tous les arguments qu’ont trouvés les théoriciens des différentes écoles juridiques, à propos des questions controversées qui ont été objet de discussion entre eux, dans la majeure partie des pays de l’Islam, en dehors du Maghreb, il serait digne de moquerie ; car cela est impossible, outre que ce serait recommencer une besogne déjà faite.

C’est là une chose évidente par elle-même, et vraie non seulement des sciences théoriques mais aussi des arts pratiques: car il n’y en a pas un qu’un homme puisse, à lui seul, créer de toutes pièces.

Que dire par conséquent de la science des sciences et de l’art des arts qui est la philosophie (hikma) !

S’il en est ainsi, c’est un devoir pour nous, au cas où nous trouverions chez nos prédécesseurs parmi les peuples d’autrefois, une théorie réfléchie de l’univers, conforme aux conditions qu’exige la démonstration, d’examiner ce qu’ils en ont dit, ce qu’ils ont affirmé dans leurs livres.

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« L’école d’Athènes » par Raphaël.

Ce qui sera conforme à la vérité, nous l’accepterons avec joie et avec reconnaissance; ce qui ne sera pas conforme à la vérité, nous le signalerons pour qu’on s’en garde, tout en les excusant2.

Donc, cela est évident maintenant, l’étude des livres des Anciens est obligatoire de par la Loi divine, puisque leur dessein dans leurs livres, leur but, est précisément le but que la Loi divine nous incite à atteindre ; et celui qui en interdit l’étude à quelqu’un qui y serait apte, c’est-à-dire à quelqu’un qui possède ces deux qualités réunies, en premier lieu la pénétration de l’esprit, en second lieu l’orthodoxie religieuse et une moralité supérieure3, celui-là ferme aux gens la porte par laquelle la Loi divine les appelle à la connaissance de Dieu, c’est-à-dire la porte de la spéculation qui conduit à la connaissance véritable de Dieu.

Les déviances sont accidentelles et non essentielles

C’est là le comble de l’égarement et de l’éloignement de Dieu le Très-Haut. De ce que quelqu’un erre dans ces spéculations, soit par faiblesse d’esprit, soit par vice de méthode, soit par impuissance de résister à ses passions, soit faute de trouver un maître qui dirige son intelligence dans ces études, soit par le concours de toutes ces causes d’erreur ou de plusieurs d’entre elles, il ne s’ensuit pas qu’il faille interdire ce genre d’études à celui qui y est apte.

Car cette sorte de mal, qui en résulte, en est une conséquence accidentelle et non essentielle; or, ce qui, par nature et essentiellement, est utile, on ne doit pas y renoncer à cause d’un inconvénient accidentel. (…)

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Averroès.

Oui, celui qui interdit l’étude des livres de philosophie (hikma) a quelqu’un qui y est apte, parce qu’on juge que certains hommes de rien sont tombés dans l’erreur pour les avoir étudiés, nous disons qu’il ressemble à celui qui interdirait à une personne altérée de boire de l’eau fraîche et bonne et la ferait mourir de soif, sous prétexte qu’il y a des gens qui se sont noyés dans l’eau; car la mort que l’eau produit par suffocation est un effet accidentel, tandis que la mort causée par la soif est un effet essentiel et nécessaire.

Le mal qui peut résulter accidentellement de cette science [ou art, la philosophie,] peut aussi résulter accidentellement de toutes les autres sciences [ou arts].

Combien de jurisconsultes (fouqa’as) ont trouvé dans la jurisprudence l’occasion de se débarrasser de bien des scrupules et de se plonger dans les biens de ce monde !

Nous trouvons même que la plupart des jurisconsultes [en usent] ainsi, et pourtant leur science [ou art], par essence, exige précisément la vertu pratique.

Par conséquent, la science qui exige la vertu pratique comporte à peu près les mêmes conséquences accidentelles que la science qui exige la vertu scientifique.

Puisque tout cela est établi, et puisque nous avons la conviction, nous, musulmans, que notre divine Loi religieuse est la vérité, et que c’est elle qui rend attentif et convie à ce bonheur, à savoir la connaissance de Dieu, Grand et Puissant, et de ses créatures, il faut que cela soit établi également pour tout musulman, par la méthode de persuasion qu’exige sa tournure d’esprit et son caractère.

Notes de la rédaction

1-Ibn Rushd (Averroès) emploie deux termes distincts : « falasifa » et « hikma ». Le premier a un sens spécifique. Il désigne la philosophie grecque et celle des philosophes hellénisants. Ce vocable intègre la connaissance au sens scientifique du terme (astronomie, arithmétique, géométrie, etc) à une époque où science et philosophie étaient indistincts.

Le seconde terme (hikma) désigne la sagesse, qui correspond à l’étymologie grecque du philosophe (ami de la sagesse) ainsi qu’à la mention coranique, et revêt de ce fait un sens plus large et non circonscrit à la seule discipline philosophique. Nous mentionnerons le second usage (hikma) pour les différencier.

2-En logique, le syllogisme est un raisonnement logique mettant en relations trois propositions : deux d’entre elles, appelées « prémisses », conduisent à une « conclusion ». Aristote a été le premier à le formaliser dans son Organon.  L’exemple de syllogisme le plus célèbre est : « Tous les hommes sont mortels, or Socrate est un homme; donc Socrate est mortel ».

3-Si Averroès plaide pour la conjugaison et l’articulation de la religion et de la philosophie dans leur commune entreprise de vérité, ce plaidoyer n’est pas inconditionnel. Il exige la rigueur et la maîtrise du savoir propre à l’élite que constituent les savants, ainsi qu’une certaine éthique qu’ils doivent combiner à lui et qui en est comme le fruit le plus naturel.

Nous sommes loin ici d’un mariage démocratique et sans exigence entre religion et philosophie comme la modernité peut en offrir quelques exemples, Averroès servant souvent de prête-nom à une telle démarche.

4-On observe comment Averroès entretient un rapport libre mais critique avec les Anciens. C’est une différence notable avec la rupture cartésienne d’avec la scolastique perceptible dans le Discours de la méthode.

Chez Averroès, il s’agit d’un dépassement du double taqlid (imitation aveugle) envers la tradition religieuse ou la tradition philosophique et vers une réconciliation ou accord entre deux langages exprimant une même vérité ontologique et métaphysique.

On ajoutera, en outre, le tact et la bienveillance de cette approche averroïste, non sectaire car confiante d’elle-même, qui n’est pas sans rappeler ce que Taha Jabir al ‘Alwani nommait dans un de ses ouvrages « L’éthique de la divergence » (adab al ikhtilaf).

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