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Atomes et galaxies : au Festival Soufi, l’envol de la science vers le sacré  

Bruno Guiderdoni et Inès Safi. 

Une conférence organisée par La Maison Soufie, dans le cadre du Festival soufi de Paris, a réuni vendredi 8 décembre à l’Institut des cultures d’Islam, Inès Safi et Bruno Guiderdoni, deux scientifiques qui ont abordé les questions épineuses de la physique quantique et de l’état du savoir cosmique dans un aller-retour équilibré entre les limites du savoir humain et le caractère insondable de la Transcendance divine. Focus.

Pendant longtemps, la démarche scientifique et la vocation religieuse ont été posées comme imperméables et irréconciliables par le positivisme du 19e siècle, la science étudiant le « comment » des choses et la religion dévoilant, avant même la philosophie, son « pourquoi ». Mais les découvertes de la physique quantique semblent avoir ébranlé les certitudes de la physique classique essentiellement matérialiste et mécaniste, ce qui a mené, bon gré, mal gré, à une redéfinition respective des champs de la connaissance et à l’éclosion d’une ouverture d’esprit éloigné de tous les dogmatismes. Dans une brillante introduction, Inès Safi, chercheuse en physique théorique au CNRS, diplômée de l’Ecole Polytechnique et auteur de « théories pionnières sur les propriétés de systèmes électroniques de taille nanométrique décrits par la physique quantique », a expliqué, à une salle très attentive et concentrée, les éléments essentiels à retenir de la physique quantique à travers quelques expériences exceptionnelles telles celles de la fève quantique, potentiellement rouge et verte, et qui choisit aléatoirement de devenir rouge ou verte quand dès qu’on l’observe (la fève et la couleur sont des métaphores à visée pédagogique pour signifier un objet quantique et ses propriétés mesurables telles que la vitesse et la position).

Contrairement à une idée reçue, la physique quantique ne s’applique pas seulement à l’échelle microscopique

La physique quantique a remis en cause le consensus sur la nature de la matière

Inès Safi.

De quoi rendre fou les thuriféraires de la physique classique pour lesquels tout est matière et/ou énergie, tout est déterminisme. « La mesure prend en soi une place primordiale (en physique quantique) contrairement à la physique classique » a précisé Inès Safi en expliquant que la mesure elle-même impacte le résultat tangible de la mesure ! « L’observation est une action », commentera à ce sujet Inès Safi, un peu comme si le sujet ou l’appareil de mesure déterminait structurellement l’objet. Dans la physique quantique, « l’action est imprévisible et irréversible », chaque mesure étant limitée à son contexte et non extrapolable. Autre phénomène, la non-séparabilité ou intrication. L’observation simultanée de deux fèves intriquées que l’on éloigne l’une de l’autre a démontré leur stricte répartition bicolore (lorsque l’une des deux fèves est verte, l’autre est rouge et vice-versa) une coordination systématiquement obtenue obtenue par une sorte « d’action fantomatique à distance » (selon Einstein, qui l’avait contestée), sans causalité ni communication identifiées. Un mystère fascinant qui de manière salutaire replonge l’esprit scientifique dans un océan d’humilité, même si la physique quantique s’est faite largement connaître davantage par le biais des nouvelles technologies qui en sont l’application technique (GPS, satellite, laser, etc) que par ses mystères sur le caractère indéterminé de la matière (potentiellement onde et corpuscule à la fois). Contrairement à une idée reçue, a par ailleurs ajouté Inès Safi, la physique quantique ne s’applique pas seulement à l’échelle microscopique ou nanométrique mais aussi à l’échelle macroscopique, évoquant le cas d’un aimant mis en lévitation au-dessus d’un supraconducteur refroidi par de l’azote liquide (-200 °C).

Les six constantes qui expliquent l’Univers

La seconde intervention, celle de Bruno Guiderdoni, a plongé le public dans « un voyage offert par l’astrophysique contemporaine » vers un autre monde à la fois plus familier et plus lointain, celui des galaxies. Chercheur en Astrophysique au CNRS, spécialiste de la formation et de l’évolution des galaxies, Bruno Guiderdoni a dirigé l’observatoire de Lyon de 2005 à 2015 et est l’actuel directeur de l’Institut des Hautes Etudes Islamiques depuis 1994. « L’astronomie nous aide à comprendre que notre monde est fini, que notre destin est commun et que nous avons le devoir de préserver cette planète qui est la nôtre » a annoncé en guise d’introduction Bruno Guiderdoni, qui se fait aussi connaître sous son autre nom d’Abd-Al Haqq (serviteur de la Vérité).

Nadia Bey (à gauche) a modéré les interventions de Bruno Guiderdoni (au centre) et Inès Safi (à droite).

Une présentation successive de photos et d’images historiques montrant la vie cosmique des planètes, de la Terre, de la Lune, de la Voie Lactée et des galaxies lointaines a remis en perspective l’humilité réelle de la place de l’Homme dans l’Univers, né il y a 13,7 milliards d’années. Abd-Al Haqq Guiderdoni a évoqué en détail les phases de naissance, de vie et de mort des étoiles, à travers l’union céleste du gaz, de la poussière et de la gravité ! « Les réactions thermonucléaires transforment le gaz élémentaire de l’hélium et de l’oxygène en gaz plus lourd tel que l’azote (…) quand l’étoile a épuisé tout son gaz, elle explose et éjecte du carbone, qui est toute la matière dont nous sommes constitués, mais aussi de l’azote, de l’oxygène et du silicium ».

Si les paramètres à l’origine de notre univers avaient été tirés au hasard, ce dernier aurait été inhabitable

Vers un dialogue de réconciliation entre science et religion

Sur le caractère présupposé infini de l’Univers, l’astrophysicien a expliqué qu’« on ne saura jamais si l’infini est en acte car cela est au-delà de nos capacités de mesure ». Si l’Univers a ses propres zones d’obscurité, il comporte aussi ses lumières. Comme cette remarquable constatation mathématique qui a permis de découvrir que six données (valeurs) fondamentales ont rendu possible la création de l’Univers (intensité gravitationnelle, thermodynamique, etc.) « Si les paramètres à l’origine de notre univers avaient été tirés au hasard, ce dernier aurait été inhabitable ». Si les contributions d’Inès Safi et Bruno Guiderdoni ont resitué la nature extrêmement complexe de la matière, du vivant et de l’Univers, loin des simplifications réductionnistes du positivisme, elles ont également souligné à un autre niveau la nécessité de créer un nouveau cadre, un nouveau langage destinés à réhabiliter un cadre et un espace d’échange et de débat complémentaire entre la religion et ses médiations (philosophique, métaphysique) d’une part avec la connaissance scientifique à un moment où celle-ci est en quête d’un modèle associant les lois de la théorie de la relativité générale et restreinte avec celles révolutionnaires de la physique quantique.

La violoniste japonaise Yuri Kuroda.

Un redoutable challenge qui en est à ses balbutiements et qui nécessitera de la créativité, de l’ouverture d’esprit et de l’ingéniosité. Au final, on peut dire que l’exercice délicat initié par la Maison soufie, celui de vulgariser un contenu scientifique ardu en le reliant à des réflexions métaphysiques et mystiques accessible au public, a été une réussite. L’intensité et la qualité des échanges avec le public en a témoigné.

Abdelhafidh Benchouk est le fondateur de la Maison Soufie, organisatrice du Festival soufi de Paris.

Un succès auquel, outre les contributions magistrales de M. Guiderdoni et Mme Safi, peuvent être largement associés la journaliste de Radio Orient, Nadia Bey, qui a modéré et animé avec dynamisme et enthousiasme la soirée, et la présence incontournable de Abdelhafidh Benchouk, fondateur de la Maison Soufi, ainsi que de Amel Boutouchent. Un intermède musical servi par la violoniste japonaise Yuri Kuroda a contribué à égayer la salle, en début et fin de soirée.

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